Strauss danse la polka dans sa tombe après « La chauve-souris » à Nice


La Chauve-Souris, opérette créée à Vienne le 5 avril 1874, a été jouée à Nice le vendredi 17 janvier puis le 19, le 21 et le 23. Adaptée par Robin Belfond et mise en scène par Andreas Gergen, avec aux décors, Court Watson. Parmi les artistes, Fabrice Dalis a joué le rôle d’Eisenstein, et Sophie Marin Degor incarnait Rosalinde. La troupe a pris un pari risqué.

Je n’ai rien contre l’audace. Mais il ne faut pas la confondre avec la grandiloquence. Hier soir, à l’Opéra de Nice s’est joué la représentation la plus pathétique qu’il m’ait été donné d’y voir. Johann Strauss II a dû danser la valse et quelques polkas dans sa tombe durant la représentation.

 L’adaptation de Robin Belfond n’est pas une adaptation, c’est une refonte complète. À la sauce nissart. Une calamité. On ne reconnaît plus rien du livret original. Les parties parlées, remises au « mauvais » goût du jour, ne sont plus qu’un ramassis de blagues bas de gamme pour autochtone bas du front. Il est bien sur d’usage, dans le monde de l’opérette, d’adapter le livret à l’actualité. Toutefois, il n’y a ici aucune subtilité, le metteur en scène Andreas Gergen chausse ses gros sabots. On assiste médusé, non pas à une réadaptation de « Die Fledermaus » mais plutôt du dernier spectacle de Jean-Marie Bigard. Les décors ne sont même pas cohérents, le livret réécrit pour faire passer l’action à Nice, le paysage qui s’étend derrière la fenêtre de l’appartement donne sur la Tour Eiffel… La Tour Eiffel à Nice ? « Nouvelle Production » n’a même pas pris la peine de tenter une certaine cohérence… Une seule fulgurance aurait pu rester un très bon souvenir s’il n’y avait pas eu cette débâcle scénaristique. À l’ouverture, le rideau s’ouvre sur Eisenstein déguisé en Superman et le Docteur Falke en Batman, référence sympathique à nos mythes contemporains. S’ensuit, malheureusement, un maelström foutraque et lourdingue. Avec des références appuyées sur ce que l’actualité compte de moins exaltant au possible. Le Prince Orlofsky, chez qui doit se tenir la fête où se jouera la vengeance de la Chauve-Souris, est remplacé par un émir du Qatar, et la fête se tient dans un avion de ligne fort laid. Une critique pas chère et low-cost, assaisonnée çà et là de référence à la ville de Nice censée plaire au public. Cette tendance à vouloir absolument, et jusqu’à l’écœurement flatter les instincts régionalistes supposés de l’auditoire a pousser la production à modifier également les parties chantées donnant parfois des couacs assez hallucinants au niveau du rythme, la voix n’étant plus en accord avec l’orchestration de Strauss.

 Après l’entracte, déjà fâchés d’assister à un si mauvais spectacle, nous voilà maintenant trahis avec plus d’insistance encore. Est-il exagéré, lorsque que l’on s’offre une place à l’Opéra d’espérer voir un spectacle lyrique ? Nous voilà face à une incroyable mascarade. Pendant près de vingt minutes après le lever de rideau, nous allons subir un one-woman show de Noëlle Perna, alias Mado la Niçoise. Que faisons-nous là ? Nous serions allés dans un des cafés-théâtre de qualité de notre ville si nous voulions assister à cela. Qui plus est, nous ne sommes absolument plus dans le sujet, l’humoriste se lance dans un monologue sur l’OGC Nice et Nice-Matin, Estrosi et les pan bagnats… Sans compter les blagues limites sur la fainéantise des ouvriers étrangers… Que faisons-nous là ? La question ne cesse de nous tarauder l’esprit. Agrémenté d’interventions musicales comptées sur les doigts d’une main, nous voilà pour une heure, prisonnier de cette scandaleuse arnaque. Dans la salle, le public est partagé entre aficionados n’étant pas venu pour voir l’Opérette de Strauss, et amateurs de chant lyrique médusés, et pour tout dire exaspérés. Les murmures d’indignation se disputent aux invectives pour les faire taire. La représentation se termine dans une ambiance mitigée. L’Opéra de Nice ne rembourse pas les spectacles. Je ne sais pas s’il pourrait avoir une exception si l’on considère qu’il n’a pas été joué…

 La Chauve-Souris originale est inspirée d’un vaudeville assez bien écrit pour non seulement être universelle sans le modifier du tout au tout, et pour nous faire rire encore aujourd’hui. Même cet aspect vaudevillesque a été dénaturé sans vergogne. Ferait-on un tel affront à Feydeau ? L’Opéra a de tristes jours devant lui si l’on continue dans cette voie. On ne peut faire aimer l’Opéra à tous sans respecter un minimum le matériau original. Conseillons à messieurs Belfond et Gergen de se lancer dans leurs propres créations plutôt que de gâcher ainsi de si belles œuvres.

Rémy Boeringer

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6 commentaires

    1. Merci pour votre avis éclairé qui, j’en suis sur, éclairera beaucoup de monde. Si seulement vous pouviez apporter des arguments à votre pensée lacunaire, nous pourrions débattre…

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