Noé, le génocide expliqué à mes enfants


Darren Aronofsky, talentueux réalisateur, récompensé à de multiples reprises, souvent avec raison, revient avec un sixième film ambitieux. Cependant, Noé, souffrant de plusieurs scories,prend l’aspect d’une pause dans l’élan créateur du metteur en scène.

Noé (Russel Crowe) vit avec sa femme et ses trois fils à l’écart de la civilisation industrielle créée par les descendant de Caïn dont le meneur est Toubal-Caïn (Ray Winstone). Une civilisation décadente, en proie à la famine, qui pousse les hommes à repousser les frontières de leur territoire pour défricher toujours plus de terre. Un jour, Dieu s’adresse à Noé en rêve pour le prévenir d’un cataclysme qu’il va déclencher : le déluge. Dès lors, Noé a pour seule obsession de construire une arche pour sauver un couple de chaque espèce, de manière à repeupler le monde après les eaux.

Noé (Russel Crowe), Sem jeune (Gavin Casalegno), Cham jeune (Nolan Gross) et Naameh (Jennifer Connelly)

Parlons d’abord des aspects plaisants de l’œuvre. En premier lieu, la relecture matinée de fantasy de l’épisode biblique.N’en déplaise aux quelques associations à tendances intégristes qui se sont émus à propos de cette interprétation, et à l’administration de certain pays peu enclins à plaisanter avec le divin, on peut encore profiter du folklore mythique de l’humanité comme on l’entend. Après tout, ce temps du déluge est un archétype se retrouvant dans plusieurs cultures. Au même titre que la création du monde, le couple originel, les frères ennemis, le sacrifice d’un enfant, etc. Un florilège de problème philosophique commun à tous les peuples, et de solutions sociétales plus ou moins fines. Bref, en dix générations, les descendants de Caïn ont forgé une civilisation aux allures steampunk, et des anges déchus ont été transformés en golem de pierre, condamnés pour trahisons. Après tout, pourquoi pas ? Si en plus, Aronofsky peut faire passer, par ce biais, un message gentiment écologique, banco. Et puis, les mythes, bibliques ou pas, relatent des temps de magie et de merveilleux, Noé n’aurait-il pas vécu 950 ans ? La violence du film a été également critiqué mais il est vrai que l’on ne parle pas, dans la bible, des réactions des hommes devant la construction de l’arche, le récit étant très elliptique. Le film semble montrer une situation fortement probable. Et techniquement, il aurait bien fallu de toute façon, étoffer un scénario si succinct pour réaliser le film.

Noé (Russel Crowe)

En second lieu, et je pense que nous touchons le cœur du sujet, le déluge est l’incarnation même d’un dieu vengeur et cruel. Ce créateur choisi une famille, et procède minutieusement à l’assassinat systématique du reste de l’humanité. Le premier génocide de l’histoire de l’humanité. Et le plus grave, dépassant en atrocité les pires événements de notre vingtième siècle. Le créateur serait donc un sociopathe ? Ayant créé l’homme à son image, et voulant ensuite le détruire, serait-il également animé de troubles schizophréniques ? On sent bien qu’Aronofsky pose la question. Que se soit Ila (Emma Watson) ou Cham (Logan Lerman), tout deux la pose plusieurs fois à Noé : peut-on décider qu’une communauté entière doit porter la responsabilité des actes «supposés » de quelque uns ? Les cris interminables des victimes du déluge est un autre marqueur de cette réflexion. Période du film pendant laquelle, Noé et sa famille détournent facilement les yeux, et s’adonnent à un repas. Comme un rappel amer de l’inertie collective face à l’horreur. Pire, de notre capacité à l’accepter, et à lui trouver des justifications. Noé, en quelque sorte, se lave les mains du génocide, il n’a pas donné l’ordre. Et puis, ce sont les méchants, les autres, les étrangers à son clan qui périssent.

Cham (Logan Lerman) et Noé (Russel Crowe)

Malheureusement, c’est aussi sur ce point que l’œuvre pèche. Tout ses bonnes intentions, éloignant dans un première partie, le film du prêchi-prêcha des bons contre les méchants. Malgré cette volonté de vouloir donner un écho à nos errements collectifs, la dernière partie prend le spectateur à contre-pied pour absoudre Noé. Et s’avère également très longue, cassant le rythme jusqu’ici soutenu. Ila, que rejoins un Noé méchamment aviné, lui explique qu’il a fait les bons choix puisque le créateur lui a demandé. Et, du coup, Noé va rejoindre sa famille pour repeupler la terre. Plus de remords, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Monde qui va être rebâti, sur des bases saines, par un patriarche complice d’un massacre. Rajoutons à cela, que le créateur pourvoyant à tout, Naameh (Jennifer Connelly), sa femme, lui explique que les sœurs jumelles, nées de l’union d’Ila et de Sem (Douglas Booth), étaient ce qui leur manquait. Autrement dit, deux femmes à marier à leur fils restés célibataires. Deux femmes qu’ils pourront regarder grandir avant de les épouser (sic). Notons qu’il s’agit d’une initiative du réalisateur, étant donné que, dans le récit biblique, les trois fils de Noé embarquent avec leurs femmes respectives. Et bien sur, tout cela semble normal…

Ila (Emma Watson)

Noé suscite inévitablement des interrogations quant à son but. Aronofsky fait le grand écart entre l’interrogation sur un mythe, fondateur des pires instants de notre histoire et amenant dans nos représentations culturelles, la possibilité de séparer les bonnes graines de l’ivraie, fusse par le crime, et les flonflons des derniers instants donnant à Noé, les justifications du crime, insistant lourdement sur le fait que la justice divine est forcément… juste. Alors que la loi, la justice et la morale sont des termes bien plus ambigus, qui ne peuvent souffrir de définition définitive, même imposée par une instance supérieure. Ce qui peut heurter notre conscience ne devrait jamais être soumis à un supérieur hiérarchique. Si ce n’est pour donner du leste à notre propre lâcheté.

Rémy Boeringer

Pour voir la bande-annonce :

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