Dreyfus, opéra moderne et vivant, lorgne vers la comédie musicale


 

L’opéra Dreyfus vient d’être créé, le vendredi 9 Mai, à l’Opéra de Nice. Inspiré par Jean-Louis Grinda, actuel directeur de l’Opéra de Monte-Carlo qui nous avait ébloui avec sa mise en scène de L’or du Rhin, il est mis en scène par Daniel Benoin, ancien directeur controversé du Théâtre National de Nice. La musique est composée par Michel Legrand, compositeur renommé dans le milieu cinématographique, notamment pour Les parapluies de Cherbourg et Les demoiselles de Rochefort. Enfin, le livret a été écrit par l’écrivain niçois, Didier von Cauwelaert. Intrigués par la naissance d’un opéra contemporain, nous avons assisté à une représentation et nous vous livrons nos impressions pour cette première mondiale.

Dans l’angle gauche, devant la scène, Zola en exil est attablé à son bureau. Il écrit, l’air pensif. Et soudain surgit Esterhazy (Pierre Cassignard), se moquant de l’écrivain, sans autre pouvoir que sa plume et sous le coup d’une condamnation pour diffamation. Zola restera là sur scène, sans mot dire, durant toute la durée du spectacle. C’est Esterhazy qui entreprendra de conter l’Affaire Dreyfus à l’auditoire. En 1892, le capitaine Dreyfus (Vincent  Heden), brillant élève de Polytechnique, intègre les services de renseignements français en tant que stagiaire. Deux ans plus tard, à la suite de la découverte, par un agent, à l’ambassade allemande, d’un bordereau annonçant la réception de documents confidentiels de l’armée française, on accuse Dreyfus, dont l’écriture ressemble à celle de l’expéditeur, de haute trahison. Une affaire récupérée instantanément par la presse antisémite et notamment par Drumont dans La libre parole. Quelques acteurs de la vie culturelle française vont au contraire défendre Dreyfus qu’ils pensent innocent, parmi eux Bernard Lazare, Marcel Proust ou bien Émile Zola. Jusque-là, on s’en tient à ce qui est entendu par tous les historiens concernant l’affaire. Ceci-dit plusieurs écoles s’affrontent, laissant plus ou moins de responsabilité à l’État-major dans les mésaventures du Capitaine Dreyfus. L’historiographie dominante tend à montrer que c’est une véritable erreur judiciaire, dans laquelle l’armée se serait empêtrée de peur de perdre la face. D’autres historiens décrivent une histoire plus compliquée, dans laquelle on aurait confondu Dreyfus pour laisser libre Esterhazy de transmettre, en tant qu’agent double, des faux documents aux allemands. C’est de cette version, davantage orientée « théorie du complot » que Didier von Cauwelaert s’est emparée. D’où l’intérêt de mettre Esterhazy au centre de l’attention. Cette approche est compréhensible, tant elle rajoute de la substance au récit qui devient un vrai feuilleton d’espionnage. D’un autre côté, Esterhazy est décrit comme un minable manipulateur mais empreint d’un véritable sens de l’humour des plus cabotins. Et cela lui donne aussi un rôle de coupable, certes, mais de coupable manipulé par sa hiérarchie donc un peu victime tout de même. Que la culpabilité soit partagée n’efface pas la responsabilité individuelle (on vit cette même ambiguïté avec l’affaire Kerviel). Cette exagération, à contre-emploi, donne parfois l’impression que Dreyfus a été pensé comme une opérette comique, lorgnant vers la comédie davantage que vers le drame, ce qu’est pourtant la triste histoire d’Alfred Dreyfus.

Du point de vue de la réalisation, le décor est fort bien pensé. C’est un bâtiment monolithique sur lequel est projeté selon les lieux évoqués, une façade différente. Suivant le livret, différents panneaux s’ouvrent, révélant les intérieurs du Ministère de la Guerre, de l’Ambassade Allemande, de la maison close d’Esterhazy ou encore de l’appartement de Dreyfus. Ainsi, ce décor unique est pourtant en changement continuel. Dans la rue défilent, dreyfusard et anti-dreyfusard. Sur les affiches des anti-dreyfusard, on peut lire parmi les slogans, « La France aux Français ». Une élégante manière de rappeler la filiation des mouvements fascistes avec notre extrême-droite actuelle. D’autant plus qu’à Nice, une piqûre de rappel ne fais jamais de mal.

La musique de Michel Legrand, écrite en amont du livret, fait appel à toute l’expérience de son compositeur pour donner à l’ensemble une vraie teneur de bande originale de film réussie. On ne s’ennuie jamais au gré des compositions évoquant, tour à tour, la mélancolie aux accents jazzy, ressentie par Dreyfus sur l’Île du Diable, les fanfares militaires (avec l’intervention de la grosse caisse et des cors), et les morceaux plus enjoués lorsqu’Esterhazy fait le clown au bordel. C’est sur la fin, lorsqu’Esterhazy lit des morceaux de J’accuse que Legrand donne toute la mesure de son talent, la musique étant réellement à la hauteur du texte. Le texte, justement, semble à contrario, moins soigné que la musique. Parfois, von Cauwelaert use un peu trop d’énumérations, et de licence poétique. On se demande où sont passées les conjonctions de coordinations. Le résultat étant que le livret n’est pas toujours adapté à la mesure, les chanteurs donnent alors l’impression de parler plus que de chanter. Ainsi, les artistes ne peuvent pas vraiment donner l’étendu de leur capacité vocale. Quelques fois, la fausse note effleure. Notons, à leur décharge, que la majeure partie de la distribution n’est pas issue de l’univers lyrique, Pierre Casignard étant acteur, et Vincent Heden issu des comédies musicales. Leur voix n’étant pas désagréable, on s’aperçoit que l’on a affaire à des chanteurs de variété (sans aucun jugement de valeur) ne maîtrisant pas les techniques vocales des chanteurs d’Opéra. Ce n’est pas la qualité littéraire intrinsèque du texte qui gène mais sa mise en musique pas toujours heureuse. C’est un exercice périlleux. Cela va sans dire que, toutefois, Dreyfus est une œuvre cohérente et appréciable au vu des récentes productions dans le domaine de la comédie musicale. D’autant plus, que nous soutenons vivement la création à l ‘Opéra, lieu qui, enfermé dans un certain nombre de carcan élitiste, donne peu de chance aux nouvelles générations de compositeurs.

L’œuvre de Legrand, résolument moderne, se veut, par la volonté du compositeur, accessible à la première écoute. Il en résulte une œuvre très agréable souffrant donc un peu de son livret d’un point de vue strictement musicale. La voix étant un instrument de musique comme les autres, on sent facilement les pieds qui ne sont pas respectés. On ne sort pas de l’Opéra de Nice subjugué par les paroles, ni par les voix mais tout de même, avec la satisfaction d’avoir passé un moment plaisant porté par une musique vivante.L’œuvre, dans son entièreté, rappelle les opérettes populaires, et réduit la frontière entre l’Opéra et la comédie musicale.

Rémy Boeringer

Rappel des dates de représentations :

MAI 2014

  • VEN 16 20h
  • SAM 17 20h
  • DIM 18 15h
  • MAR 20 20h
  • MER 21 20h
  • MAR 27 20h
  • MER 28 20h
  • JEU 29 20h
  • VEN 30 20h
  • SAM 31 20h

JUIN 2014

  • DIM 1er 15h
  • MAR 3 20h
  • MER 4 20h
  • VEN 6 2h
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