La malfaçon : de la monnaie et de la souveraineté populaire.


Avec La Malfaçon, Frédéric Lordon, économiste et directeur de recherche au CNRS, analyse et donne une autre approche de la crise de la dette de la zone euro.
Vu comme ça, on se dit une nouvelle analyse, technique, reposant sur la théorie économique dominante. Non ! Il ne faut pas s’attendre à du Jacques Attali ou à du Michel Godet, c’est avant tout un livre décrivant des principes politiques et philosophiques, replaçant l’économie dans le champ des sciences humaines d’où quelques technocrates et autre lobbyistes veulent l’extraire pour en faire une science exacte. En effet, sans aucun doute, on discerne le goût de l’auteur pour Spinoza et sa pensée. Les envolées lyriques, qui démontre la vraie dextérité de l’auteur dans l’art de l’écriture, sont aussi légions, un peu trop d’ailleurs, ce qui en fait, de fait, un ouvrage à certain moment difficile à comprendre par un non initié. En tant que matheux je peux dire que certains passages ont nécessité plusieurs lectures. Mais cela a aussi l’avantage, passé le stade des difficultés de compréhension, de ne pas en faire un ouvrage rébarbatif et technique, on a parfois l’impression d’une véritable pièce de théâtre.

Frédéric Lordon en plaine démonstration

Passée la forme, attaquons nous au contenu. Les thèses défendues par Frédéric Lordon le placent dans la catégorie des économistes hétérodoxes. En effet, il en faut pas chercher chez lui une quelconque lettre de bienfaisance au capitalisme mondialisé et aux marchés financiers. On pourrait comprendre tout-à-fait qu’un grand banquier s’inquiète si une formation politique arrivant au pouvoir se mettait à appliquer les vues de notre auteur… Le livre traite essentiellement de la place de l’Euro, et de la manière dont cette monnaie est utilisée aujourd’hui, sur quelles institutions et quelles pratiques, elle repose. N’allons pas par quatre chemins. L’Euro est une monnaie à l’allemande, fondée sur les principes politiques et philosophiques de la pensée allemande, en clair. Et c’est bien normal, pour abandonner le Deutschmark, l’Allemagne a posé ses conditions : une banque centrale indépendante et qui n’a que pour objet de garantir la stabilité des prix, d’empêcher à tout prix l’inflation. On peut d’ailleurs dire que, pour cela, à Francfort, on est très efficace… Cette politique monétaire, nécessaire pour une Allemagne à la population vieillissante et qui ne fait plus d’enfant, est pourtant mortifère pour la plupart des autres pays, surtout la France, qui a un solde démographique positif, des jeunes donc auxquels il va falloir fournir du travail et un avenir, d’où la nécessité pour la France d’une politique économique de développement permanent. Ceci entre en contradiction permanente avec une politique monétaire à l’allemande. En effet, qui dit avenir, dit préparer l’avenir et donc investissements, et donc déficits. Il faudrait donc une BCE, un peu à l’image de la FED américaine qui fait marcher la planche à billets pour financer les investissements nécessaires aux nouvelles générations. Or une telle politique serait très embêtante pour l’Allemagne. D’où l’idée de Lordon de revenir aux monnaies nationales, pour permettre de faire jouer d’autres leviers financiers que celui de la baisse des salaires et du niveau de vie des citoyens.

Baruch Spinoza (1632-1677), philosophe hollandais

En plus des problèmes économiques Frédéric Lordon, on l’a dit, s’attaque aux problèmes philosophiques, et plus particulièrement à ce qu’est la Nation. En effet, pour beaucoup la Nation est ce qu’en dit le Front National : une construction ethnique. Mais c’est oublier ce qu’est historiquement la Nation, notion fondamentale de la Révolution française, fondamentalement de gauche (du temps où la gauche voulait encore dire progrès), issue du contrat social et d’un socle de valeur communes qui se résument dans la devise de la France, « Liberté, Egalité, Fraternité ». Pour lui cette notion doit être reprise des griffes de l’extrême-droite, de même que les principes de la gauche doivent être reprises des griffes de la social-démocratie, incarnée par le PS qu’il considère, à juste titre, comme une version complexée de la droite.

D’un retournement l’autre, une pièce de théâtre sur l’économie et la crise

Malgré que le style d’écriture rende cet ouvrage un peu incompréhensible par moment, il montre une autre façon de penser l’économie et la politique, non pas comme une science tenant des lois naturelles, mais bien comme le résultat des rapports entre les hommes et leurs idées.

Thomas Waret

En complément, retrouvez une émission de France Inter pour la sortie de La Malfaçon :

 

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