[Rétro] Les valseuses, aussi libre que rétrograde !


Ce mardi 7 avril, dans le cadre des séances Il était une fois, présentées par Philippe Rouyer, la version restaurée du plus grand succès de Bertrand Blier, Les valseuses, était projeté dans les cinémas Pathé-Gaumont. Adulé autant que détesté, le film allait drainer près de cinq millions de spectateurs, certains par sympathie, d’autre pour se convaincre de son immoralité. Quarante-cinq ans plus tard, le film n’a rien perdu de son irrévérence mais paraît tout aussi rétrograde qu’il fut un symbole de libertés.

Dans les années soixante-dix, deux voyous, Jean-Claude (Gérard Depardieu) et Pierrot (Patrick Dewaere), tue le temps avec de petites combines. Un soir, ils empruntent une Citroën DS qu’ils ramènent à son propriétaire en fin de soirée. Seulement, celui-ci, accompagné de sa maîtresse, Marie-Ange (Miou-Miou), les attends avec un pistolet. Prenant la fuite, ils partent avec la jeune employée.

Pierrot (Patrick Dewaere) et Jean-Claude (Gérard Depardieu)

Bertrand Blier qui présente le film ne cache pas ses intentions initiales, qui sont principalement de laisser la parole à des anti-héros prolétaires et de choquer le bourgeois à une époque où ils sont absents des écrans français. S’inspirant d’Orange mécanique de Stanley Kubrick (dont on a parlé dans un article rétro sur Shining), il entend montrer des scènes de sexes sans se soucier de la décence, de la violence parfois gratuite, et une liberté dans des dialogues très crus. Sur tous ces points, on peut dire que Blier réussit son pari. Depardieu et Dewaere, gueules cassés autant que gueules d’amour, sont parfaits pour jouer les gros durs tout en laissant poindre une sensibilité tout à eux. Vivant au jour le jour de petits délits, occupant les maisons secondaires délaissés par de riches propriétaires absents, les deux compères vivent en marge de la société, rejetant une France qui n’est plus la leur, où l’on tire sur un jeune homme paumé, dans le dos, parce qu’il a eu le malheur d’avoir un code de l’honneur. En ce sens, au vu du soutien acquis par le bijoutier assassin de Nice, on en est encore au temps où l’on vilipende de sa fenêtre, hurlant à la mise à mort. Joyeux anarchistes, Jean-Claude et Pierrot ne sont pas des assassins. Malgré son parti pris un brin nihiliste, qui ne le cachons pas, à un charme certain, Les valseuses n’en a pas moins une saveur rance et dérangeante par d’autre aspects.

Jean-Claude (Gérard Depardieu), Marie-Ange (Miou-Miou) et Pierrot (Patrick Dewaere)

Philippe Rouyer, pendant l’introduction au film, déclare que les deux voyous sont immédiatement sympathiques pour le spectateur et que cela tient au fait qu’il n’y a ni meurtre ni viol, autant dire qu’ils ont du cœur, ces brigands-là. Pas de viol, certes. Mais on frise constamment l’agression sexuelle caractérisée. On veut bien parler libération sexuelle et même la promouvoir. Certainement que Les valseuses choquait pour ses propos sans fard et que le film a ce bon côté de nommé posément les choses. C’était pour ainsi dire très rare de parler de sexe aussi ouvertement ailleurs que dans le cinéma érotique. Quand on voit que, de nos jours, Cinquante nuance de Grey fait sensation, on mesure que la pudibonderie est encore bien prégnante. Encore plus, quand on se rappelle la levée de bouclier qu’avait soulevé les longues scènes d’amour de La vie d’Adèle. Pour autant, la libération sexuelle dans Les valseuses est une intention galvaudée par un script et une mise en scène ouvertement machiste. La majorité des relations sexuelles des deux jeunes gens sont quasiment imposées à leur partenaire, les autres sont tarifées. Celles-ci, dans une sorte de fantasme misogyne, accepte leur sort et finissent par y prendre plaisir. Même l’héroïne campée par Miou-Miou est une idiote qu’ils doivent éduquer au plaisir et qui accepte d’être vendue à leur ami, Carnot (Gérard Boucaron). La principale préoccupation de Jean-Claude et Pierrot est d’ailleurs leur virilité. La seule femme qui sait qu’elle fait et mène la danse, Jeanne Pirolle (Jeanne Moreau), se suicide finalement.

Jean-Claude (Gérard Depardieu), Pierrot (Patrick Dewaere) et une jeune mère de famille (Brigitte Fossey)

Si Bertrand Blier voulait donner un coup dans la fourmilière, en 1973, c’était réussi. Révélant Depardieu, Dewaere et Miou-Miou, trois monstres sacrés du cinéma français, Blier relance aussi sa carrière cinématographique qu’il allait abandonner au profit d’une carrière littéraire. Vendu pour un chef d’œuvre, Les valseuses, à bien y réfléchir, choque tout autant que La crème de la crème et reste un délire malsain pour mâle dominant. Sous prétexte d’anarchisme et de libération sexuelle, Blier y développe une vision bien à lui de cette dernière, laissant la femme à son rôle ancestral d’objet du désir et ne pouvant être conçu qu’à travers le regard de l’homme. Novateur en un sens, Les valseuses est tout aussi réactionnaire qu’il paraît libertaire.

Boeringer Rémy

Retrouvez ici la bande-annonce :

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2 commentaires

  1. Je viens de voir les Valseuses, film que je n’avais jamais vu. Et je partage absolument votre analyse. La provocation est fanée, la violence est sidérante car elle va au-delà des gestes, qui ne sont pas exactement des viols – et c’est odieux. Par exemple, dans la scène du train, l’effroyable est que la jeune femme jouée par Brigitte Fossey, se laisse envahir par le plaisir. D’une certaine façon, « elle n’attend que ça ». Quel autre discours tiennent les hommes qui violentent les femmes, c’est à dire, qui prennent ce à quoi elles n’ont pas acquiescé ? ( ce n’est pas qu’elle n’ait pas encore « encore » dit oui, c’est que peut-être elle dira non, et elle a même le droit de ne pas savoir si elle a envie et de refuser parce qu’elle ne le sait pas…) J’ai ressenti une infinie tristesse à le regarder jusqu’au bout….sur quels abus de langage, sur quels silences, sur quelles résignations hâtives, sur quels conformismes inversés, la libération du sexe s’est-elle faite dans les années 70 ?

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    1. Oui cette scène-là est particulièrement choquante, Brigitte Fossey est forcée et le film rentre tout à fait dans ce que l’on appelle aujourd’hui la culture du viol. J’étais très mal à l’aise à ce moment-là. C’est malheuresement le danger qui guète toute contre-culture que le système cherchera inévitablement à polir, à vider de son sens et de sa substance. Et certain fossoyeur sont ceux-même qui furent à la pointe… Ainsi le cinéma de genre que nous défendons régulièrement dans nos lignes s’est vu apolitisé et aesthésiés, les révolutions sociétales qu’il portait se tranformant en archétype commerciaux. « Les valseuses », encore très populaires de nos jours, prouvent que le combat féministe n’est ni vain ni obsolète.

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