[Direct-to-vidéo] Thriller, violente plongée dans le système prostitueur


Thriller, film suédois de Bo Arne Vibenius, sortira en DVD le 18 août 2015. Grâce au magasine Mad Movies qui le sort en pack ce mois-ci, nous avons pu redécouvrir en avant-première cet ovni précurseur, sorti en 1974, deux ans après La dernière maison sur la gauche de Wes Craven, source avouée d’inspiration pour Quentin Tarantino lorsqu’il réalisa son diptyque Kill Bill. En version intégrale et non censuré, Thriller oscille entre drame social et film d’action, entre voyeurisme pornographique et dénonciation féministe. Un drôle de mélange pour un film devenu culte.

Madeleine (Christina Lindberg) est muette depuis qu’elle a subi un viol dans son enfance. Prise en stop par un inconnu, Tony (Heinz Hopf), la jeune femme est droguée par ce dernier dans le but de la prostituer. Alors qu’elle lacère son premier client, le maquereau lui crève un œil. Madeleine va alors planifier une vengeance sanglante.

Madeleine (Christina Lindberg)

Après le succès critique mais l’échec commercial de son premier film destiné au marché familial Hur Marie träffade Fredrik, Bo Arne Vibenius, ruiné, décide de se lancer dans le cinéma d’exploitation pour se refaire une santé à moindre frais. C’est ainsi qu’il va créer une des œuvres suédoises la plus controversée, considérée à l’époque comme ultra-violente, diffusée une seule semaine en salle dans son pays mais qui fit les beaux jours des vidéoclubs du monde entier. Thriller est véritablement conçu comme un film en deux actes. Le premier, drame en huis-clos dans une maison close, met en exergue le système inique du marché prostitueur et la traite des blanches. La froide réalité est décrite à travers, notamment les horribles lettres que Tony envoient aux parents désespérés de la jeune femme. Terriblement réaliste, presque naturaliste dans son traitement des événements, Thriller dépeint un milieu glauque qui n’a absolument rien de glamour, fait de contrainte, de viols répétés, de cassure psychologique, asservissement moyenâgeux. Dérangeant, le quotidien de Madeleine, rendue toxicomane par son maquereau, n’est fait que de souffrance. La scène où Tony crève un œil à Madeleine a longtemps fait l’objet d’une légende confirmée récemment par l’actrice. L’incision aurait été réalisé sur un vrai cadavre ce qui rajoute à l’horreur si on le sait avant de voir le film. La complicité des clients libidineux et sale est vivement dénoncée par la mise en scène elle-même. Ils apparaissent particulièrement malsains et dégoûtant. Censurés à l’époque en salle, les inserts pornographiques pour lesquelles Christina Lindberg, choisie parce qu’elle était un mannequin reconnue, n’a pas participé et n’a pas a été consulté, rajoutent grandement au malaise ressenti par le spectateur. A l’image de ce que nous expliquions à propos de It follows, un peu vite brocardé comme un film machiste, Thriller subit le même aspect schizophrénique entre désir de dénonciation d’un cinéma indépendant et exploitation de la pornographie a des fins purement mercantiles. Bo Arne Vibenius inclut donc des courtes scènes pornographiques dont le but premier fut certainement de faire du buzz autour du film et de susciter, à travers le désir de transgression, un marché de niche vendeur, mais qui, à posteriori sert le propos sans équivoque transmit par la mise en scène et traduit un sincère dégoût pour le système concentrationnaire du milieu péripatéticien.

Tony (Heinz Hopf)

Le deuxième acte, laissant le spectateur exsangue devant la cruauté qui s’abat sur Madeleine laisse place à un décharnement de violence salvatrice. Bo Arne Vibenius met en place une deuxième partie tout à fait cathartique. Devant tant d’humiliation, Madeleine reprend le pouvoir. Pour une femme, en ce début de seventies suédoises, et à fortiori une prostituée, il est inconvenant de s’entraîner aux maniements des armes, de pratiquer du karaté, d’apprendre à piloter des bolides. C’est pourtant à cela que Madeleine va exercer son temps libre dans l’espoir de pouvoir s’affranchir du bordel et de se venger. On se demande d’ailleurs si ce n’est pas tant cet aspect du film que sa violence qui motiva les censeurs. Bien que la Suède fut le premier pays européens à pénaliser les clients, à partir de 1999, ce n’était alors pas le cas. D’une certaine manière, Thriller est en grande avance sur son temps puisque le scénario ne laisse aucun doute sur le sort à réserver aux clients prostitueur. Madeleine ne se contente pas de se venger du médecin qui l’a droguée ou du maquereau et de ses hommes de main. Non, les clients paieront aussi pour des actes dont il ne peuvent consciemment ignorer le caractère indigne et humiliant. Expéditive, la solution n’en ait pas moins exaltante d’un point de vue cinématographique. Petite aparté, le problème de la vengeance, à la fois jouissive au cinéma et posant ses limites dans un état de droit n’a jamais été aussi bien explorée que dans Dieu vomit les tièdes de Robert Guédiguian dont nous recommandons chaudement le visionnage. Petit bémol, là où la première partie fonctionne parfaitement, la seconde a bien mal vieillie, la faute à des scènes d’actions filmées aux ralenties donnant un aspect réellement nanard à celle-ci. Les « victimes » n’en finissant plus de rendre leur âme impure et la stylisation graphique du sang gommant avec excès le nature violente de l’expédition de Madeleine. Reste, anecdote croustillante, que pour économiser des frais en effets spéciaux, la plupart des scènes, hormis vous l’aurez deviner les tirs visant directement des acteurs, ont été filmés avec des tirs à balles réelles. Une folie qui valu à Christina Lindberg, ayant apeuré les passants d’un célèbre parc de Stockholm, une explication au commissariat.

Madeleine (Christina Lindberg)

Thriller vaut d’être vu au moins une fois, ne serait-ce que pour comprendre les inspirations de certains de nos cinéastes contemporains tels Tarantino mais vaut amplement le coût pour lui-même. Pas si violent d’un point de vue graphique selon les critères actuels, Thriller n’en ait pas moins glaçant pour ce qu’il révèle et dénonce du système prostitueur et intéressant pour avoir fait initié, au côté de Craven, la vague inégale des « rape and revenge » inspirant des œuvres aussi différentes que Le vieux fusil (1975) de Robert Enrico, L’ange de la vengeance (1981) d’Abel Ferrara ou encore Irréversible (2002) de Gaspard Noé.

Boeringer Rémy

Retrouvez la bande-annonce ici :

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