Éclats de vie (nouvelle version) : rêver, c’est déjà résister !


Pour une seule et unique représentation, Jacques Weber a joué une nouvelle version de son spectacle Éclats de vie, ce lundi 18 janvier à 20h, retransmise en direct dans de nombreux cinéma et réalisé Selim Isker. par Véritable orfèvre du jeu théâtral comme de la langue française, le voilà accompagné par le saxophoniste Erik Truffaz pour nous emporter vers d’autre cieux sur son chemin de mots empruntés aux plus grands noms de la littérature et embringués avec de succulente tranche de vie.

Seul sur scène, Jacques Weber, l’inoubliable comte de Guiche du Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau reprend des classiques d’hier et d’aujourd’hui, les mêlant à sa propre expérience de la vie. Joué à travers le monde, jusqu’en Chine, et à travers plus de deux-cents représentations, son spectacle porte haut une certaine idée de la France, celle des mots brodés et celle des lumières constellées d’étoiles filantes.

La première chose qui frappe le spectateur lorsqu’Erik Truffaz finit l’introduction mélancolique et jazzy du spectacle, c’est la présence impérieuse de l’acteur qui s’avance. Immédiatement, l’homme assis dans la salle est indéniablement subjugué par l’allure, que dis-je la classe folle de celui qui déambule sur scène. Les yeux profonds, les yeux pétillants de l’acteur capture toute votre attention. Au-delà même de la salle de théâtre, nous sommes convaincus qu’il en fut de même pour ceux qui se sont pressés dans les cinémas. Les thèmes que va aborder l’interprète se transformant en poète sont si universels et si intemporels qu’il a beau les situer souvent dans son enfance qu’ils sont accessibles à toutes les âmes sensibles à la beauté. Tour à tour touchant, drôle, émouvant, ridicule, les vers et les strophes qui déambulent sur ses lèvres viennent du tréfonds de son corps, viennent du tréfonds de l’âme. On ne peut qu’écouter béât les saines révoltes ou les amours contrariés et s’y retrouvait soi-même. Weber l’annonce, les gens se pressent dans les sales obscures, silencieux, presque dévots, pour se retrouver eux-mêmes, venir chercher sur scène le miroir à peine déformé de ce qu’ils sont. C’est effectivement le sentiment qui nous habite alors. Parce qu’au fond, avec que d’être des bêtes raisonnables, ne sommes-nous pas que des maelstroms de sentiments diffus, parfois contradictoires, toujours renouvelés dans la fraîcheur de chaque nouveau jour ? Weber prétend que quand il crie sur scène, il ressent les souffles qui se retiennent, en communion, comme une réponse unique. C’est vrai, c’est cela le théâtre, cette communion momentanée entre des bonimenteurs de génie et des êtres volontairement crédules. Weber, pourtant seul en scène, habite littéralement la scène. Non pas à la manière d’un comédien de spectacle solo débutant, non, à la façon d’un homme talentueux qui cadre ses respirations sur celle de la foule.

Qu’il parle de son enfance au pensionnat, de ses sorties avec un correspondant âgés, moment de réjouissance transformé en cauchemar par l’intervention d’une tête de veau sauce vinaigrette, ou de ses premiers amours maladroits, Weber fait rire à plein poumon autant qu’il fait vibrer en nous une inévitable nostalgie. Il n’est pas rentré en art dramatique comme l’on rentre en communion. Il a d’ailleurs des communions, des messes et du catéchisme, une sainte horreur. Le jeune lycéen qu’il était a poussé les portes du Conservatoire municipal du dix-huitième arrondissement de Paris pour la simple et bonne raison que les lycées n’étaient pas mixtes, nous confie-t-il, goguenard. S’ensuit d’ailleurs la description hilarante d’un premier rendez-vous où il peine à déclamer ces vers d’Alfred de Musset : « Je voudrais être une larme pour naître dans tes yeux, vivre sur ta joue et mourir sur tes lèvres. ». Dans la même veine, il faut absolument le voir se moquer de Racine vieillissant, gloire de la littérature française, écrire des vers abominables à une marquise ayant refusé ses avances. Autre moment d’anthologie comique, Weber raconte comment il peut lire Le corbeau et le renard de Jean de la Fontaine, avec évocation et efficacité, en imaginant Penelope Cruz juché sur sa branche à la place de l’oiseau. Quel moment inoubliable ! N’oubliant pas de clamer haut et fort les valeurs qu’il fait sienne tout en les partageant, Jacques Weber fait souvent de son spectacle une tribune politique. C’est ainsi qu’il choisit de lire tout un chapitre de La vie matérielle de Marguerite Duras évoquant avec force la fin miséreuse et misérable d’une famille pauvre à qui l’on coupe l’eau et qui décide d’en finir. Le texte se suffisant à lui-même, la vérité cru et acerbe du témoignage se suffisant à lui-même, il n’en fait aucun commentaire, laissant le spectateur qui sait bien ces choses-là, se dépatouillait avec sa conscience. Car il est vrai que nous savons bien la misère, que nous savons bien la faim, que nous savons bien qu’elle existe cette violence sociétale, économique, politique dans laquelle nous laissons sombrer nos frères.

Après une heure trente de spectacle poétique et musical, c’est le point levé que Jacques Weber sort de scène. Le monde de la culture est de plus en plus isolé, vilipendé par les pouvoirs publics. C’est que rêver, c’est déjà résister. C’est que les belles choses bien dites sont des munitions, que le savoir est une arme, que l’art est une consolation pour l’âme abaissée par les considérations matérielles. Pour nous l’avoir rappelé le temps d’une soirée, chapeau bas messieurs.

Boeringer Rémy

Pour voir la bande-annonce :

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