[Avant-Première] Zootopie, les Fables de La Fontaine à l’assaut des populismes


Ce dimanche 14 janvier 2016, nous avons eu l’occasion de pouvoir assister à l’avant-première du dernier né des studios Disney. Zootopie de Byron HowardRich Moore et Jared Bush jouit d’une réalisation impeccable au sein d’un univers immédiatement immersif. L’œuvre, touchante et intelligente, agit comme une véritable métaphore du melting-pot américain et des dangers d’un communautarisme exacerbé instrumentalisé par les sphères politiques. L’enquête policière menée tambour battant et les multiples degrés de lecture séduiront, à coup sûr, petits et grands.

Judy Hopps (Ginnifer Goodwin) est une lapine qui rêve de devenir policière. Ses parents pensent plutôt qu’elle devrait devenir cultivatrice de carottes. Mais Judy est persuadée de pouvoir réaliser son rêve et monte dans le train pour Zootopie, la mégalopole où vivent en harmonie, proies et prédateurs. Major de sa promo, elle est néanmoins mis à la circulation par le Chef Bogo (Idris Elba que l’on a vu dans Avengers : l’ère d’Ultron/Pascal Elbé que l’on a vu dans 24 jours, la vérité sur l’affaire Ilan Halimi). C’est là qu’elle fait la connaissance du renard Nick Wilde (Jason Bateman) qui va devenir son complice alors qu’elle est embringuée par la force des choses dans une affaire qui, à première vue, la dépasse. Zootopie

Zootopie vaut déjà d’être vu pour sa direction artistique fort agréable, à laquelle, chose rare, l’utilisation de la 3D n’enlève rien. Les différents lieux, douze écosystèmes, un centre-ville urbain et les campagnes environnantes s’intègrent parfaitement dans un ensemble homogène qui permet aux scénaristes et aux dessinateurs d’imaginer les systèmes les plus loufoques et les plus drôles pour faire le lien entre tous ces mondes. Hormis l’être humain, toute la création semble être représentée ici, c’est un véritable foisonnement. Chaque espèce, caractérisée par ce que l’on pourrait appeler des clichés, tout autant que des traits culturels, selon l’angle que l’on aborde, permet de faire rire, toujours avec tendresse et sans jamais tomber dans le jugement. C’est que Zootopie est le lieu de la concorde entre les espèces qui se sont arrachés à des millénaires de vie sauvage, précaire et violente. Zootopie est une cité idyllique où tous sont citoyens, peu importe leurs origines sociales et ethniques. Du moins dans le texte. C’est finalement là la révélation principale de la petite souris devenue inspecteur de police. Sous l’apparence démocratique d’un eldorado où tous les rêves sont réalisables se cachent, sournoises, les discriminations et le racisme ordinaire. Si la ville de Zootopie est cosmopolite, elle n’en reste pas moins cloisonnée dans des quartiers bien définis ethniquement. À l’image des villes américaines et de certaines de nos grandes villes européenne, même si le phénomène est moins marqué. Vivre ensemble, mais chacun chez soi, un drôle de conception du métissage culturel. Judy est la première à constater par elle-même les discriminations à l’œuvre, elle est directement prise en grippe par sa hiérarchie car c’est non seulement la première femelle à réussir l’académie de police mais qu’elle est également constamment renvoyée à ses origines sociales modestes d’une famille de cultivateurs. Zootopie fait d’ailleurs fréquemment allusion à une loi sur des quotas de recrutement, loi inique si elle n’est pas suivie d’une véritable intégration égalitaire. On sait que, de nos jours, encore, à compétences égales, une femme gagne moins et que la reproduction sociale ferment les portes des métiers élitistes aux classes laborieuses. Nick Wild (Jason Bateman) et Judy Hopps  (Ginnifer Goodwin)

Occasionnant le rire de la salle, Judy reproche à Nick de l’appeler « mignonne ». Pour une souris, « mignonne », c’est comme « négro » pour un afro-américain : un adjectif péjoratif que les membres extérieurs à la communauté n’ont pas le droit de prononcer. Judy se réapproprie les clichés qui la cernent pour en faire une force symbolique. Nick, quant à lui, a également subi la discrimination. Renard, considéré comme rusé et sûrement délinquant par la vindicte populaire, il est ce représentant des minorités visibles montrés du doigt par les pouvoirs politiques pour se dédouaner de leurs propres incuries. Ce que la société projette sur lui comme fantasme a finit par le forger en celui-ci. Chez les scouts, il a fait l’expérience de la discrimination et de l’humiliation. On touche ici aux problèmes de responsabilités personnelles et de l’importance des facteurs sociaux dans la délinquance. Autrement dit, on peut, on doit expliquer, ce qui n’empêche pas de condamner. Mais sans expliquer les causes économiques et sociales de la délinquance, la répression est inefficace. Nick ne rêve d’ailleurs à rien d’autre que d’être accepté et de trouver sa place dans la communauté publique. Cerise sur le gâteau de l’aspect ouvertement politique de Zootopie, c’est l’utilisation politique des tensions ethniques, fabriquées en sous-main en manipulant l’opinion publique par Bellwether (Jenny Slate/Claire Keim que l’on a vu récemment dans Arrête ton cinéma !), l’adjointe au maire. On y voit planer l’ombre de Sarah Palin ou de Marine Le Pen. Les ressorts médiatiques, les mensonges permanents, la stigmatisation éhontée à l’affût du moindre fait divers est clairement mise à jour dans ce dessin-animé intelligent et sensible. Science-fiction, Zootopie ne l’est que par son caractère anthropomorphe mais la réalité qu’il désigne agit comme les Fables de Jean de la Fontaine. Elles sont le reflet plein d’inquiétude d’un présent où nos valeurs fondatrices de solidarité, les raisons même de vivre en société, s’écroule sous les divisions du peuple au profit des puissants et sous l’individualisme triomphant. Mais c’est aussi une formidable histoire d’amitié qui prouve que l’on peut échapper à ce funeste destin. Chef Bogo (Idris Elba/Pascal Elbé)

On ne peut que saluer Zootopie et enjoindre le plus grand nombre de parents à emmener leurs minots en salle pour le voir. À l’image de la version récente de Le Petit Prince, Zootopie rentre dans nos coups de cœurs de l’animation qui ont subi comblé nos mirettes autant que nos cœurs et nos intellects. Pourquoi se priver d’offrir à nos enfants une palpitante aventure, une intriguant enquête policière, qui plus est rehaussées d’un très beau discours sur le vivre ensemble et d’une charge sans fard contre la montée des populismes.

Boeringer Rémy

Pour voir la bande-annonce : 

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