[Avant-première] Vendeur, récit touchant d’un milieu alliénant


 

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Le premier film de Sylvain Desclous, Vendeur, qui sortira le 4 mai 2016, nous a littéralement séduit par son ambiance bluesy, sa description d’un milieu aliénant et un émouvant récit de désagrégation familiale. Nous avons pu assister à l’avant-première, ce vendredi 22 avril, en présence du réalisateur et de l’acteur Gilbert Melki, popularisé par La vérité si je mens, qui nous dévoile ici une facette agréable et méconnu de son jeu d’acteur en s’épanouissant dans un drame.

Serge (Gilbert Melki), vendeur exceptionnel, parcourt la France pour mettre son savoir-faire au service des cuisinistes. Apprécié dans son milieu, il pistonne son fils Gérald (Pio Marmai que l’on a vu dans Toute première fois, La ritournelle et Dans la cour) pour une place, celui-ci étant en difficulté financière, pour l’aider à effectuer des travaux dans son restaurant. Gérald se prend peu à peu au jeu, adoptant les mêmes travers que son père, au grand dam de celui-ci qui reconnaît avoir sacrifié sa vie familiale et romantique ainsi que sa santé à un travail fort aliénant.

Gérald (Pio Marmai) et Karole (Clementine Poidatz)

Vendeur… En voilà un titre peu vendeur, qui nous donnait peur de renouer avec les affres ennuyantes et téléfilmesques d’un Médecin de campagne (où tout autre aventure palpitante du genre Louis la Brocante). Pire, on pouvait tomber sur une comédie grotesque de l’acabit de Les Profs 2. Fort heureusement, il n’est rien de tout cela. Sylvain Desclous affirme être captivé par les hommes charismatiques se donnant corps et âme dans leur métier. Il a toujours été passionné, nous dit-il, par l’abnégation presque mortifère d’hommes dévoués à leur travail et qui perdent sans s’en apercevoir l’éclat de leur jeunesse et le sel des relations humaines en s’enfermant dans une servitude volontaire. C’est ce type de personnage qu’il veut mettre en scène et ce type de cinéma qu’il veut promouvoir. Force est de constater que dans son style, le metteur en scène réussit à instaurer une ambiance à la fois triste, presque suffocante, porté par une musique qui n’est autre que le reflet des états d’âme de Serge. La bande sonore jazzy aux accents blues est bel et bien une projection de son mal-être, puisque la musique est en fait absente de sa vie. Le personnage confit préférer écouter le ronronnement de sa cylindrée, seul compagne véritable de sa vie. À cette misère affective se rajoute une misère sexuelle symbolisée par son attrait pour les prostituées dont le traitement scénaristique est d’ailleurs un poil trop policé. Chloé (Sara Giraudeau que l’on a vu dans La belle et la bête), une étudiante qui vend son corps à Serge semble presque touché par l’homme. Cette esthétisation de la prostitution consistant à faire de la prostituée un travailleur social, reléguant au second rang la médiocrité d’une société qui ne lui offre pas d’autre alternative que de s’avilir nous questionne toujours…

Gérald (Pio Marmai) et Serge (Gilbert Melki)

On ne vend jamais que son corps, on meurtrit également son âme. À moins que moins que Sylvain Desclous veuille nous signifier ici une autre forme de servitude volontaire. Celle qui consiste à s’accommoder de son travail, fut-il humiliant, comme d’une définition de nous-même. S’il se défend de porter une charge contre le milieu de la vente, le réalisateur reconnaît tout de même avoir une dent contre le monde de l’entreprise dans lequel il a travaillé avant de se lancer dans une carrière cinématographique. Il s’agit donc dans Vendeur de décrire cet univers paternaliste, que l’on vend comme une grande famille, mais qui n’hésite pas à être impitoyable, à vous mettre à mort socialement lorsque vous n’êtes plus utiles. Avec un semblant d’exagération (mais pas tant que ça), Desclous reproduit à plusieurs reprises des séances de coaching digne d’un mouvement sectaire. De celle dont raffole l’intelligentsia des écoles de commerces mais dont, réactions du public présents à l’appui, un grand nombre ont souffert. Daniel (Pascal Elso), le responsable et « ami » de toujours de Serge oubliera facilement leur lien fraternel le moment venu. À l’heure que l’on veut nous faire croire à un rapport de force équitable entre les salariés et les patrons, où El Khomri veut privilégier les négociations de contrats à la place des accords de branches, faut-il rappeler que la subordination financière est la première cause d’injustice criante, de soumission forcée ? Les savoirs-faire étant consciencieusement sapés, les métiers ont été remplacés par des emplois. Dans cette novlangue, dans un monde où l’on répond par son travail lorsque l’on nous demande de nous définir, nous nous définissons donc par du vide, du néant, une appellation quelconque vide de sens et interchangeable. Serge n’a pas besoin de s’y connaître en cuisine, il doit vendre du rêve et surtout du mensonge. Il pourrait vendre du poisson sans changer de méthode.

Serge (Gilbert Melki) et son père (Serge Livrozet)

Cette dictature de l’apparence, du monde du travail, s’étend à toutes les sphères de la société et vient parasiter les familles et les relations amoureuses. Serge est un pauvre type aliéné qui a pensé que son travail était son identité et la crise de la cinquantaine aidant, les premiers problèmes de santés aggravant la situation, il se rend compte qu’il n’a rien qui soit à lui en propre, à l’abri du joyau de sa conscience. C’est ainsi que tant de gens s’aigrissent et finissent par se détester eux-mêmes. Malgré le caractère parfois répugnant du job de Serge, on finit donc par le prendre en pitié et, même, on le comprend. Parce que quelque part, Serge, c’est un peu nous. C’est pourquoi, Vendeur pousse le schéma dans ses retranchements en donnant à la vie de Serge un côté polar, drogue et sexe à l’appui, pour l’assombrir. Une fois évaporée les faux-semblants qui nous maintenait sur les rails d’une réussite professionnelle, convenable pour tous, voilà le burn-out, ce monstre moderne où les perspectives changent pour mieux nous montrer l’étroitesse de notre cage. A travers la vie de son fils, il découvre d’un œil extérieur les erreurs qu’il a pu faire et s’identifie fortement à lui, voulant même sauver le couple à la dérive qu’il forme avec Karole (Clementine Poidatz). Seul véritable geste d’amour de ce père froid pour son fils désorienté, Serge aidera Gérald à prendre la tangente avant qu’il ne soit trop tard, le poussant à définir son métier par sa passion et non l’inverse. Peut-être que cette prise de conscience précoce lui assurera un avenir meilleur que la médiocrité dans laquelle son père vécut. C’est une question que Vendeur laisse sans réponse. Les rapports toujours distants du père et du fils disent toute l’incapacité de communiquer ses émotions dans une société toute entière vouée au paraître. C’est définitivement ce qui donne à réfléchir avec Vendeur, et procure au film, une touche d’émotion teintée de pudeur qui en fait une démarche sincère et réussi.

Serge (Gilbert Melki) et Chloé (Sara Giraudeau)

Vendeur est à la fois un instantané de vie et un instantané de notre société mais c’est avant tout une poignante réconciliation filiale, une œuvre dont la force est de replacer l’humain dans le cadre aliénant du travail salarié pour mieux l’en extraire par des valeurs non mercantiles. Gilbert Melki et Sylvain Desclous, à l’écoute du public, ont su rendre compte de leur démarche et l’éclairer un tant soit peu. Nota bene, toutefois, à toi, Gilbert, si tu nous lis, mais la blague de parler italien parce que nous sommes à « Nizza » dénote d’une grande inculture en la matière, Nice n’ayant jamais été italienne. Et les piémontais n’ayant jamais parlé italien. Juste un petit détail pour un niçois qui connaît sa ville en dehors des carcans identitaires. C’est sans rancune, et merci pour la visite, fort sympathique, en notre bonne ville.

[Addendum DVD]

Sur les éditions DVD et Blu-ray du film, que nous tenons en main, vous pourrez découvrir une interview de Sylvain Desclous. Le réalisateur s’y confie sur la fascination qu’il a pour ces gens anonymes qui sacrifient vie sociale et affectif pour leur réussite professionnelle. Il y prétend également ne pas chercher à verser dans la satyre social à tout crin, se voyant davantage comme un simple exposant des faits sans jugement. C’est dommage car on avait apprécié cet aspect de son travail. Bien fourni, cette édition identique dans les deux supports, fait aussi la part belle à ces travaux précédents, dans la même veine, en présentant ses deux courts-métrages.

Mon héros s’attarde sur le portrait croisé de deux frères que tout semble opposer, l’un plutôt tricard, se déguise en poulet pour le compte d’une chaîne de fast-food tandis que le second s’occupe, pour le compte d’une grosse boite, de riches promoteurs immobiliers chinois. Sur un parking, au gré du hasard, Rémi (Damien Bonnard, qui collabore ici pour la première fois avec le réalisateur) et Yan (Guillaume Viry) vont se croiser et renouer contact, retrouver des amis d’enfances et évoquer, avec un brin de nostalgie, leur enfance heureuse qui fuit devant un futur incertain. Mon héros apparaît comme une farce sensible sur la difficulté de grandir et de s’épanouir dans le monde professionnel.

Le monde à l’envers, toute première réalisation cinématographique de Desclous adopte une tonalité plus amère orientant son discours sur les incompréhensions intergénérationnelle, sur un ascenseur social qui, lorsqu’il fonctionne, aliène parfois les relations familiales. Thierry (Vincent Macaigne que l’on a vu dans Des nouvelles de la planète Mars) travaille d’arrache-pied pour posséder son petit chez-lui. Il a été élevé par Mado (Myriam Boyer), qui a multiplié les petits boulots et les petits contrats, menant une vie précaire, mais ayant toujours assumé son enfant. Devenu adulte, celui-ci s’est éloigné d’elle, honteux du rang social de celle-ci, culpabilisant inconsciemment d’avoir gravi un échelon. De son côté, Mado n’entend pas se laisser faire comme son fils par le patronat. Elle n’a pas intériorisé comme lui la peur du lendemain. Avec la médiation de Yan (Guillaume Viry), son colocataire, que sa mère prend pour son amant, les non-dits vont peu à peu se révéler au grand jour dans un huit-clos feutré mais éprouvant. Le monde à l’envers exprime toute l’impossible communication qui s’érige dans les familles à travers la pudeur de chacun.

Boeringer Rémy

Pour retrouvez la bande-annonce, c’est par ici : 

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