[Direct-to-Vidéo] [Rétro] Feux dans la plaine ou les limites morales de l’existence


En 1959, Kon Ichikawa, maître du cinéma japonais, à qui l’on doit La vengeance d’un acteur et de La harpe de Birmanie, sortait Feux dans la plaine, adapté du roman de Shohei Ooka, brûlot à la fois humaniste et désespéré sur la guerre et la nature humaine. Peu de son œuvre arriva jusqu’aux salles occidentales, alors qu’elle fut pourtant souvent citée dans les festivals les plus prestigieux. C’est une injustice que les Éditions Rimini réparent cette année. Sorti depuis le 1er mars 2016, l’édition DVD est l’occasion de découvrir (ou de redécouvrir) un classique intemporel qui décrit la guerre dans son absurdité la plus crue pour mieux saisir les tréfonds de l’âme humaine.

Nous sommes en Octobre 1945. Les japonais ont conquis les Philippines, il y a trois ans. Face à la débâcle de leur armée, les forces impériales sont forcées de se retirer, prise entre la puissance de feu américaine et la guérilla philippine de libération. Tamura (Eiji Funakoshi), un soldat atteint de tuberculose, est contraint par son chef de régiment de rejoindre un hôpital de campagne. Lorsque celui-ci est bombardé par l’aviation ennemie, il commence une longue errance vers son salut.

Tamura (Eiji Funakoshi)

S’il faut retenir quelque chose, d’un point de vue artistique, sur Feux dans la plaine, c’est avant tout la prestation hallucinée de Eiji Funakoshi, tout simplement grandiose, qui dans le rôle de Tamura excelle à rendre l’éventail des sentiments humains plongés dans la tourmente guerrière. Ses yeux profonds, emplis de questionnement sans réponses, évoquent tour à tour l’incompréhension, la résignation, la peur, la honte et la folie avec une prégnance que l’on a rarement égalée. Il faut rajouter à cela, la bande son omniprésente et incroyablement moderne de Yasushi Akutagawa. Rendant les événements encore plus tragiques et inéluctables, la musique colle à la peau du héros comme le Napalm. Parmi tous les films qui parlent de l’horreur de la guerre, Feux dans la plaine relègue la majorité de ses prétendants au rang de gentilles facondes. C’est l’un des premiers films japonais à traiter de l’histoire récente du pays en faisant fi de l’autocensure à l’œuvre depuis l’occupation américaine en matière de politique contemporaine. De nombreuses œuvres majeures de la cinématographie pacifiste américaine, notamment en réaction à la guerre du Vietnam, lui doivent certainement leur inspiration. C’est qu’Ichikawa n’est pas tendre avec l’impérialisme japonais. L’incroyable présence de charniers, constamment à l’écran, évoque sans fard le devenir de damnés de la terre qui ignore ce qu’ils peuvent bien faire ici. Les personnages de Feux dans la plaine, ceux qui sont encore vivants, sont déjà morts, parce que c’est leur humanité qu’ils ont perdus sur le champ de bataille. Sous la caméra bienveillante, les hommes devenus des animaux se démènent pour conserver le fil ténu d’une vie sans but. Tamura est constamment sur la tangente, à la limite de sombrer définitivement dans la folie, de perdre les derniers caractéristiques de l’être humain, se muant, anthropophage, en bête sauvage. La caméra d’Ichikawa capte sur les visages et les interactions insignifiantes avec la nature, un semblant d’espoir qui tente de se maintenir.

Tamura (Eiji Funakoshi)

Mais c’est la désolation qui gagne du terrain sans jamais faiblir. Les scènes d’une violence de massacres, d’êtres humains entassé comme des déchets, d’hommes expirant dans la boue la face la plus visible de la médaille. Pour appuyer l’absurdité de morts aussi absconses, il leur prête un caractère à la fois organique, d’un instant à l’autre nous ne sommes plus qu’un corps, et parfois presque surréaliste, un mourant ayant pour dernière parole : « Qu’avez-vous dit ? ». Un autre, attendant la mort, en plein délire mystiques, se disant Bouddha et mangeant dans la terre, le regard perdu dans le lointain des plaines. À cette aberration, cette insulte au caractère sacrée de la vie que constitue la guerre, ce lieu indicible de l’histoire humaine, se rajoutent les travers de l’être humain qui même dans la fange semble être doué d’une duplicité à toute épreuve. Pour conserver son humanité, il faut d’abord se confronter à celle des autres, dont le degré varient grandement. Feux dans la plaine prend d’abord aux tripes pour ce qu’il montre du carnage militaire et finit de vous retourner l’estomac lorsqu’il révèle les failles de l’âme déshumanisée des combattants revenant de l’enfer. La noirceur du film n’a d’égale que celle de ces personnages à travers lesquels il dissèque consciencieusement les limites de l’existence morale. Tamura est justement à cette limite. Il doit se heurter à sa propre conscience et à l’agression consciente de ceux qui ont déjà franchis le pas, faisant même fi des conventions internationales. L’épilogue inévitable de Feux dans la plaine est sans appel, il n’y a guère de salut pour l’humanité. Terrible conclusion d’Ichikawa, il n’y aurait de rédemption que dans la mort. Et encore, devrait-on plutôt, parler de repos que de rédemption car face aux chimères bouddhistes ou chrétiennes, Feux dans la plaine n’est pas non plus tendre.

Dans les tranchées

Incroyable film de guerre, mal accueilli par la critique de son époque, à cause de son antimilitarisme farouche, Feux dans la plaine est une œuvre poignante d’une force narrative et évocatrice terriblement efficace, un moment de cinéma inoubliable qui trouvera sans rougir sa place à côté d’Apocalypse Now, de Full Metal Jacket ou de Fury dans votre vidéothèque. Il est de ces grands films qui n’héroïsent ni la guerre ni les héros, replaçant la guerre à sa juste place : une ineptie.

Boeringer Rémy

Retrouvez ici la bande-annonce : 

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