[Avant-Première] Carmina y amén, chassé-croisé intime avec la mort


Le deuxième film de Paco León, Carmina y amén, pensé comme une suite à Carmina o revienta, est un véritable bijou d’humour noir, tournant la mort en dérision pour mieux célébrer les vivants, sans pour autant être tendre avec ces derniers. On y retrouve cette vision très sombre de l’être humain, coincée entre espoir et nihilisme, faisant la part belle aux personnages schizophréniques qu’affectionnait Almodovar et qui a inspiré toute une génération de réalisateurs prometteurs. Nous avons eu la chance de le voir en avant-première alors qu’il sortira le 13 juillet 2016.

A Séville, Carmina (Carmina Barrios) vient de perdre son mari. Au lieu d’appeler les secours, elle appelle sa fille Maria (María León) et la convint de conserver le corps jusqu’à la fin du week-end, le temps de toucher sa pension.

Carmina (Carmina Barrios)

Carmina a tout de la femme de foyer sclérosée. À peine son mari vient-il de rentrer qu’elle lui sert une soupe. Peu importe s’il se plaint de douleur due à ses médicaments, il se plaint tout le temps. Et c’est le drame, le voilà qui succombe à une overdose entraînant un arrêt cardiaque. Après un crise de larme, elle retrouve rapidement son sang-froid, s’assoit à sa table et allume une cigarette. Au diable les morts, il est temps de s’occuper des vivants. Il ne faut pas perde la retraite du pauvre diable. Celle-ci pourrait être confisquer par l’administration et il faut donc convaincre Maria de ne pas prévenir les autorités immédiatement. Le spectateur, vite complice, ne pourra que s’interroger sur l’origine réelle de la mort du mari étant donné ce comportement extrêmement rationnel. Carmina y amén glisse par ce biais dans l’humour noir avec une délectation sans tabou. Le mari pourri sur sa chaise, coincée devant la fenêtre, recouvert de paquets de frites congelées pour le refroidir et palier à l’odeur, pendant que Carmina discute avec lui, lui reprochant toute sorte de chose avant de se rappeler l’origine de leur idylle. À l’entendre, Antonio (Paco Casaus), a été un mari horrible, machiste, sans tendresse aucune. Carmina y amén est un long-métrage féministe donnant la parole aux femmes, qui constituent l’essentiel du casting, et dont la vision de l’homme est particulièrement critique. Avec un brin d’ironie, Paco León y dénonce tout de même la reproduction sociale de la domination masculine à l’œuvre, même par l’intermédiaire d’une femme forte.

Maria (Maria León) et Carmina (Carmina Barrios)

Elle a beau se rappeler comment son père et sa belle-mère l’ont convaincu, alors qu’elle était encore jeune, que la place d’une femme était à la cuisine, c’est ainsi qu’on la voit convaincre sa belle de fille de rester avec son fils, pourtant violent et adultérin. Elle use d’ailleurs d’artifices superstitieux alors même qu’elle semble plutôt athée. À travers la galerie de personnages féminins qui se succèdent, le temps d’un week-end, à la porte de Carmina, se dresse un portrait en négatif de cette femme dont on partage si brusquement l’intimité, la quasi-totalité du film se passant en huis-clos. Avec cet inventaire à la Prévert se dégage les possibles de ce qu’elle aurait pu être et de ce à quoi elle a échappé. Il y a sa fille, mère isolée, voulant monter un salon de beauté, Teresa (Teresa Casanova), une femme seule, également, avec un enfant handicapé, se découvrant une attirance pour sa masseuse, Mari (Mari Paz Sagayo), la représentante hystérique du syndic ou encore Yoli (Yolande Ramos), une amie de longue date se soignant au cannabis, adepte de spiritualité New Age. De toutes ces rencontres surgit toujours un brin d’absurde et de situations cocasses accueillies, pince sans-rire, par Carmina. Avec des sujets graves comme la place de la femme dans nos sociétés et les mirages de la vie, Carmina y amén développe un instantané grinçant et acerbe qui fait muer le désespoir sourd en saine révolte. Débarrassée de ses chaînes, Carmina décide de brûler la corde par les deux bouts, considérant qu’elle a réalisé ce qu’elle aura pu et que ce qui lui reste de temps doit constituer une apothéose foudroyante. Il faut écouter, une seconde fois, Ahora que la mierda ya me llega hasta los ojos de Espaldamaceta, morceau génial de la bande original, pour comprendre pleinement son sentiment.

Yoli (Yolande Ramos) et Carmina (Carmina Barrios)

Personnage haut en couleur, Carmina emmène le spectateur dans un chassé-croisé intime et drolatique avec la mort, spectre qui irrigue toute l’œuvre, et par son omniprésence menaçante, redonne un sens à la vie, avec cette note colorée et mélancolique que seul le tempérament hispanique sait retranscrire avec une si émouvante justesse. Carmina y amén, est une œuvre poétique, allégorie sensible de la vacuité de nos vies, et des moyens d’y palier, qu’il convient de ne louper sous aucun prétexte.

Boeringer Rémy

Retrouvez ici la bande-annonce :

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