Elle : Verhoeven, pervers pas si pèpère


Elle, dernière forfaiture de Paul Verhoeven aura fait, encore une fois, débat chez les cinéphiles et œuvre de répulsion chez les bien-pensants. Si pour beaucoup, l’ambivalence morale de son œuvre peut paraître choquante, chez Une graine dans un Pot, on lui reprocherait presque de s’endormir sur ses lauriers. Drame psychologique agissant comme une encyclopédie de clichés bien exploités, Elle finit par se mordre la queue, anesthésiant son propos par un dénouement sans envergure.

Michèle (Isabelle Huppert que l’on a vu dans La ritournelle), présidente d’un société de jeux vidéo, est agressée et violée par un inconnu dans sa maison. Ne voulant pas en parler autour d’elle, elle continue sa vie « comme si de rien n’était » tandis que ses soupçons se dirigent tour à tour envers Robert (Christian Berkel), son ami et mari de sa meilleure amie Anna (Anne Consigny que l’on a vu dans 96 heures), son voisin Patrick (Laurent Lafitte que l’on a vu dans Boomerang et Papa ou Maman et que l’on a entendu dans Astérix : Le domaine des Dieux et Le Petit Prince) marié à la catholique et fervente pratiquante Rebecca (Virginie Efira que l’on a vu dans Et ta soeurCapriceUne famille à louer et entendue dans Hôtel Transylvanie 2) ou encore ses deux collègues Ralf (Raphaël Lenglet), amoureux transi et Kurt (Lucas Prior que l’on a vu dans Diplomatie), programmeur en désaccord artistique.

Michèle (Isabelle Huppert)

Œuvre protéiforme, Elle tape partout sans distinctions si bien que son discours finit par manquer de discernement, et pire, d’engagement concret. Profitons de notre article tardif pour faire le point sur les tenants et les aboutissants d’Elle, les polémiques qu’une telle œuvre peut engendrer, les incompréhensions des uns et les provocations des autres. Verhoeven, avant toute chose, est un créateur génial qui a laissé à l’imaginaire collectif et cinéphilique des œuvres maîtresses de la science-fiction tels que Robocop, Total Recall ou encore Starship Troopers mais également des œuvres ambivalentes dont la perversité n’avait d’égale que l’envie de remuer la bien-pensance bourgeoise comme La chair et le sang ou Basic Instinct pour ne citer que les plus connus du grand public. Membre éminent du Jesus Seminar qui regroupe laïque et religieux réfléchissant à la figure christique, il a écrit un essai intitulé Jésus de Nazareth, pointant les incongruités et les dissonances des quatre testaments apocryphes dans lequel il tente de dénouer la figure historique de la construction politique et érige le Christ en figure révolutionnaire. On a longtemps caressé l’idée d’en faire la critique, mais nous avons laissé passer trop de temps. Néanmoins, nous vous conseillons vivement la lecture de cet ouvrage atypique. De cette démarche de déconstruction des idées reçus et des stéréotypes, de mise en abîme d’une ambiguïté morale dont nous faisons tous preuves à un moment ou un autre, Verhoeven a fait son mètre étalon. Il nous semble néanmoins qu’il a perdu de la fougue de sa jeunesse. Nous y reviendrons plus tard.

Michèle (Isabelle Huppert) et Patrick (Laurent Lafitte)

Elle débute par un écran noir duquel émane des cris, des bruits de verre brisé et de luttes. Puis de l’horreur imaginée déboule, sans crier gare, une erreur bien réelle, le viol d’une femme, pour l’instant anonyme comme le reste tant de femmes bafouées dans leur dignité. Certain poussent des cris d’orfraie, devant tant de violence exposée sans fard, sans maquillage. C’est pourtant un mal nécessaire qu’il faudrait accepter et promouvoir. On retombe ici sans cesse dans l’hypocrisie qui voudrait que l’on dénonce la violence sans la montrer. Le viol, par essence, est symptomatique de la brutalité et de l’inhumanité immanente de nos sociétés humaines, se retrouvant partout autour du monde comme outil de domination patriarcale parfois bien ancré dans des coutumes ancestrales. Quelle idiotie de prétendre que Verhoeven puisse faire acte de voyeurisme ainsi alors même que, instaurant d’emblée un malaise nauséeux, il met le spectateur face à ses responsabilités, de voyeur justement si tel est le cas, mais surtout d’être social qui ferme inconsciemment les yeux sur une réalité sociétale bien triste qui est celle de la place de la femme. Une place qui, si elle a évolué sur le plan juridique, reste malheureusement souvent la même, du point de vue des mœurs. Ce procès intenté depuis toujours au cinéma de genre est le fer de lance de deux partis pourtant opposés, ceux qui veulent fuir les problèmes, les réactionnaires niant le sordide du quotidien, et ceux qui par enfermement intellectuels pensent que les concepts abstraits suffisent à la dénonciation. Nous sommes de ceux qui pensent une troisième voix, qu’il faut également montrer frontalement la violence pour que salissant les consciences, elle puisse aussi les révolter. L’excellent Selma, retraçant le combat de Martin Luther King, montre comment l’illustre personnage avait lui-même intériorisé cette idée en cherchant la confrontation avec la police américaine de manière à sensibiliser l’opinion publique. Les adeptes bornés de la non-violence oublie souvent de constater que ce concept se nourrit lui-même de la violence de l’ennemi. Pour enfoncer le clou, Verhoeven y revient plusieurs fois, mais également pour permettre, de manière cathartique, à la victime, de se venger dans des versions éthérées de la réalité où elle aurait le dessus sur son agresseur. La manière abrupte dont elle annonce l’événement traumatique à ses amis dévoile à quel point une société malade peut considérer le viol comme quasiment banal et met en lumière la capacité d’abstraction de l’être humain face à la violence subie par autrui.

Rebecca (Virginie Efira)

On a ensuite entendu que le jeu du chat et de la souris qui s’instaure entre le pervers et sa victime est si malsain qu’il ferait l’apologie de la culture du viol. Certes, Elle déploie des trésors de sadisme et d’immoralité pernicieuse. Mais Verhoeven, une fois de plus, n’entend pas flatter les ego de quelques pervers, il entend choquer, mettre mal à l’aise. En cela, d’abord, il réussit, du moins dans la première partie, un vrai bon thriller qui met les nerfs et l’intellect du spectateur à rudes épreuves. Michèle évolue dans un milieu spécifique, celui de la création vidéoludique, dont la misogynie a été souvent relevé, bien qu’il soit réducteur de laisser croire que celle-ci ne toucherait que ce milieu. Nombres de femmes de tout horizon professionnel pourraient en témoigner, c’est d’ailleurs, d’avoir choisi un milieu geek, un peu cliché en ce sens. De cette situation se dégage plusieurs problématiques. La première évidente est bien entendue que, pour se faire respecter de la gent masculine, hétéronormée et machiste, avec laquelle elle évolue, Michèle semble contrainte d’abdiquer de sa féminité et de gueuler plus fort qu’elle aurait du le faire si elle était un homme. Elle met en lumière la difficulté de s’imposer dans un monde d’homme pour une femme, fût-elle de caractère et combative. Michèle est forcément la proie de moquerie et de remarques sexistes d’un autre âge. Des hommes comme Raphaël, engoncé dans leur misère sexuelle, ne peuvent la voir que comme un objet obscur du désir. D’un autre côté, et c’est sur ce genre d’ambiguïté que Verhoeven construit un discours sortant des conventions toutes tracées, le personnage de Kurt est taxé de misogynie alors même qu’il ne fait que reprocher à Michèle d’être une financière sans talent qui entends juger de celui des autres à l’aune de leur rentabilité. Le qualifier de misogyne parce qu’il s’attaque à une femme relève de la même malhonnêteté intellectuelle que celle qui consiste à qualifier tous les opposants à la politique coloniale d’Israël d’antisémites. Ce que dénonce là, Verhoeven est que là on a tôt fait de réduire les gens à des archétypes.

Michèle (Isabelle Huppert)

Reste donc, revenons-y, le sujet le plus épineux de Elle qui est cette relation d’amour-haine que finit par entretenir Michèle avec son bourreau. Poussé à son paroxysme, elle est avant tout le signe de l’aliénation de l’héroïne qui, dans un univers patriarcal, s’impose une soumission qui ne dit pas son nom, une soumission intériorisée, contrainte et subie qu’il faut néanmoins assumée avec le sourire, comme lorsque Robert, personnage profondément vulgaire, la sollicite comme si elle devait éprouver du désir en même-temps que lui, comme si elle lui devait quelque chose. La figure de Richard (Charles Berling que l’on a vu dans L’enquête), son ex-mari, est comme l’ancre à laquelle, à contrario, pourront se raccrocher ceux qui ont encore foi en l’humanité. Mais même ce type qui semble au-dessus de la mêlée confie, au hasard d’une discussion, avoir frappé Michèle lorsqu’ils étaient mariés. Dans cette comédie des mœurs, personne ne semble pouvoir être sauver. Comme à son habitude, Verhoeven n’oublie pas de mener sa charge contre la bourgeoisie chrétienne, capable d’assumer les pires contradictions philosophiques et morales, de se vautrer dans les compromissions les plus scabreuses. Elle dénonce par là-même cette perversion de la pensée libertaire qui désigne forcément une femme libérée comme une traînée. La preuve en est de certain papier dégoûtant, paru dans la presse nationale, écrits par des hommes qui se targuait d’avoir apprécié qu’ « Isabelle Huppert soit si bien conservée » et à la lecture desquels, nous avons littéralement vomi. Michèle, donc, découvre l’identité de son agresseur et commence à entretenir une relation sadomasochiste avec lui. C’est sur ce point précis, ou du moins à sa résolution que nous avons tiqué. À notre sens, il aurait fallu que Verhoeven décide d’assumer jusqu’au bout l’immoralité de son histoire, ou alors qu’il l’imprègne d’une moralité sans équivoque qui permette de condamner définitivement et sans ambages, d’une part, le viol, d’autre part, l’aliénation dont est victime Michèle, comme un second viol, celui des consciences. L’intervention inopinée d’un agent extérieur rétablissant la situation détruit d’un seul coup ces deux options, laissant le film perdre d’un coup énormément de sa consistance. Verhoeven aurait-il perdu de sa superbe et de sa verve contre le système ? À cet instant du récit, Elle nous a alors semblé avoir peur de ce qu’il venait de mettre en place et on a senti l’odeur acre de l’autocensure. Le pantin, premier film de Mallory Grolleau, que nous avons récemment chroniqué et qui traite des mêmes problématiques, va plus loin.

Vincent (Jonas Bloquet) et Josie (Alice Isaaz que l’on a vu dans FistonLa crème de la crème et En mai fais ce qu’il te plaît)

Remplis d’idées fortes et promptes à pouvoir déclencher la polémique, peu importe d’ailleurs, le regard que l’on peut porter sur Elle, le simple fait qu’il puisse pousser à la réflexion étant une bonne chose en soi, ce dernier film de Verhoeven est malgré tout une déception que ce soit pour sa forme convenue dans une réalisation et un montage somme toute pépère ou sa réflexion idéologique brusquement interrompue par un artifice scénaristique décevant. Reste que le papy de soixante-dix-sept ans conserve, malgré tout, une flamme intacte pour le politiquement incorrect qui nous rassure sur la capacité du cinéma de produire des œuvres non-formatée pour l’idéologie dominante.

Boeringer Rémy

Retrouvez ici la bande-annonce :

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3 commentaires

  1. Ce qui est extrémement décevant c’est que l’on devine immédiatement qui est l’agresseur. Je trouve aussi que l’histoire de son fils et sa petite amie sont un peu hors contexte

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    1. Oui, c’est vrai qu’on peux facilement le deviner. Même si d’autres pistes sont lancés. J’ai oublié d’en parler mais la belle-fille est là pour montrer que Michèle reproduit les injustices dont elle est victime.

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