Udta Penjab, une génération confisquée par le trafic de drogue


Udta Punjab est l’un des rares films indiens arrivant jusqu’à nos terres qui laisse de côté l’aspect musical, au profit d’une dramatisation totalement dépourvue de tragi-comique. Prenant place dans le Penjab, état de l’Inde ravagé par le trafic de drogue, le troisième film d’Abhishek Chaubey est un film choral à la fois triste et émouvant sur une jeunesse en perdition qui s’écarte d’une vision moralisatrice pour mieux discuter des choix éthiques d’une classe politicienne corrompue.

On suit quatre destins croisés. Tommy Singh (Shahid Kapoor), jeune star de la scène électro, promeut l’usage des drogues dures à longueur de morceaux. Il va se heurter aux autorités. Bali (Prabhjyot Singh), l’un de ses fans, est devenu accroc à la cocaïne. Son grand frère Sartaj Singh (Diljit Dosanjh), qui l’élève, est un policier qui tente de s’en occuper du mieux qu’il peut. Il le confie aux soins de la doctoresse Preeti Sahni (Kareena Kapoor que l’on a vu dans le magnifique Bajrangi Bhaijaan) qui milite contre la main mise économique et sociétale des cartels. Bauria (Alia Bhatt que l’on a vu dans Humpty Sharma Ki Dulhania) est, quant à elle, une journalière agricole, quasiment réduit au rang d’esclave d’un riche propriétaire terrien. Sa vie chavire un peu plus lorsqu’elle trouve, dans un champ, plusieurs kilos de drogues.

Bauria (Alia Bhatt)

Udta Punjab, à l’image de Bajrangi Bhaijaan, qui nous avait ému aux larmes, et où s’illustrait déjà avec brio Kareena Kapoor, est un brûlot humaniste titillant les pires travers de la société indienne. En livrant une vision très sombre, tout en donnant l’espoir, à travers plusieurs individualités, de lendemain qui chantent, il reste qu’en tant qu’œuvre militante, Udta Punjab ne fait pas l’économie de nous laisser bouleversé par des le dénouement tragique de l’intrigue. Dans les interstices se lisent les problèmes moraux et les contradictions des un et des autres. C’est d’autant plus le cas des personnages masculins qui, bien plus que les femmes brisées par un patriarcat puissant, sont responsables et complice de la corruption ambiante. Ainsi Sartaj doit-il d’abord se battre contre lui-même pour résoudre des problèmes moraux qui torture sa conscience. En tant que policier, il est en première ligne des pots-de-vins et ceux-ci, dont il bénéficie comme tous ces collègues, lui permettent de faire hospitaliser son frère dans une clinique privée. C’est pourtant l’argent de la drogue qui sert à la cure. Ce personnage est poignant parce qu’il prend tous les risques pour s’extraire de la situation, des risques professionnels bien sûr, mais aussi de mise au ban de sa famille. Avec abnégation, au mépris de sa propre vie, il va mener une enquête, sans l’approbation de sa hiérarchie, pour prouver la collision entre mafia et parti politique. Pour revenir au réel, des réalisateurs comme Abhishek Chaubey font eux-mêmes preuve d’un courage certain pour risquer leur carrière en dénonçant ce que les médias traditionnels amenuisent. Au Penjab, trois jeunes sur quatre sont dépendants aux narcotiques. C’est une génération entière qui s’éteint dans l’indifférence générale et que seule quelques lanceurs d’alerte défendent à la face de la nation. On apprécie d’autant plus qu’Udta Punjab ne vire jamais à la « vigilante », Sartaj ne se métamorphosant jamais en sur-homme vengeur.

Tommy Singh (Shahid Kapoor)

Le carnage final est lui-même filmé avec une distance froide qui semble, non pas condamner la violence, mais son inéluctabilité. Une violence rédemptrice et libératrice rappelle celle de Peckinpah. Tommy Singh, fort heureusement, bien qu’il soit souvent ridicule, ne sert pas de caution comique, dans un premier temps méprisable puis pathétique, il cherche avant tout sa rédemption. Le point de vue sur l’œuvre artistique est néanmoins savamment dosé, évitant de tomber dans la surenchère. L’histoire de cet artiste aux textes racoleurs et bas du front est plutôt l’occasion de souligner l’hypocrisie des intellectuels et des politiques qui sont les premiers à pointer du doigt les artistes mais qui promeuvent, à longueur d’antenne le système capitaliste, pourtant terreau fertile des trafics de drogue et d’être humain, niant la primauté de l’humain sur l’économie. Après tout, avant d’en être le promoteur, le chanteur est avant tout un membre comme un autre de cette génération sacrifiée sur l’autel du profit. C’est contre ce système organisé dont les ramifications sont nombreuses, touchant tous les corps intermédiaires, de la police au laboratoire pharmaceutique, des partis politiques au banditisme organisé, que se bat Preeti Sahni, une lanceuse d’alerte et doctoresse, dans un pays où occupait un poste à responsabilité relève de la chimère pour la majorité des femmes. Le simple fait qu’Udta Punjab la hisse comme véritable héroïne du film est significatif de la visée politique de l’œuvre. Faut-il alors s’étonner que le long-métrage, sous prétexte d’une vision trop mature pour le grand public, ai été censuré par le Central Board of Film Certification, exigeant plus de 89 coupes. Alors même que la violence frontale d’Udta Punjab est aussi nécessaire que dérangeante car triste reflet d’une réalité bien tangible. Pour une Preeti Sahni, il y a des milliers de femmes telles que Bauria, réduite à une servitude volontaire, contrainte par la vie, de travailler pour une misère, à l’enrichissement de riches bourgeois cyniques.

Tommy Singh (Shahid Kapoor)

Le chemin de croix qu’elle va vivre est significatif de la quasi-impossibilité de rêver une vie meilleure et à plus forte raison d’y accéder. En Inde, comme ailleurs, rêver de s’extraire de sa classe, est perçu comme un affront par la classe dominante, qui s’empresse par tous les moyens de coercition à sa disposition de maintenir l’ordre millénaire. Et cette domination possède plusieurs facettes qui s’active davantage envers les minorités ethniques, boucs-émissaires parfaits, et les femmes. Bauria a le malheur d’être à la fois une femme et une émigrée économique venant du Bihar, région très peuplée et pauvre de l’Inde. C’est en suivant son parcours que les tripes du spectateur seront soumises à rude épreuve. Dans un style réaliste, Udta Punjab nous plonge dans l’enfer de la prostitution et du proxénétisme. Pour des mentalités où une femme est un objet comme un autre, du bétail, il ne s’agit de rien de plus que de briser le peu d’humanité qu’il lui reste. Preeti subit le sort d’un nombre incroyable de ses consœurs à qui l’on brise l’âme en même temps que le corps pour réaffirmer la supériorité masculine. C’est que le sort malheureux de Preeti n’est pas l’apanage des moyens de coercition des proxénètes, la culture du viol étant à l’œuvre, bien souvent, au sein de communautés restreintes, comme des villages et au sein-même des familles. Le calvaire de notre héroïne est un crève-cœur éprouvant qui interroge nos consciences sur sa possibilité et la nécessité de réaffirmer la nécessité de la lutte féministe. Abhishek Chaubey n’épargne aucun ascenseur émotionnel au spectateur qui vit chaque rebondissement de l’intrigue comme une angoisse personnelle tant on aimerait voir émerger la lumière des ténèbres.

Preet Sahani (Kareena Kapoor)

Udta Punjab, preuve s’il en fallait encore de la capacité du cinéma indien à se renouveller, à produire de grand film dramatique, se termine en demi-teinte comme pour dire qu’il ne suffit pas dénoncer par un film une situation catastrophique, comme un appel à la société civile pour prendre les choses en main.

Boeringer Rémy

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