Mostra no jardim, Casa Doc’ nous emmènent rêver au Brésil


Ce mercredi 13 juillet 2016 est née l’association niçoise Casa Doc’ dont le but est de promouvoir les documentaires du monde entier. Pour leur premier événement, une franche réussite où se sont pressés des dizaines de curieux, les militants ont décidé de nous offrir un florilège de courts-métrages documentaires brésiliens, à la fois engagés et poétiques, à la frontière des trois mondes que sont le journalisme, le documentaire et la fiction. Mostra no Jardim s’est déroulé dans la convivialité et l’échange, autour d’un magnifique buffet de spécialités, et en présence de Gustavo Amora, membre du collectif Comova qui promeut des documentaires coup de poing réalisés dans l’éternel pays d’avenir, producteur de la première œuvre projetée, Ninguém nasce no paraiso.

Casa Doc’ est une structure associative niçoise toute jeune qui ambitionne à la fois de faire partager à un large public des expériences documentaires inédites dans l’Hexagone mais également d’en produire et d’en réaliser. Ainsi le teaser de Mostra no Jardim a-t-il été réalisé par l’équipe en stop-motion et à domicile. Installée dans les jardins du 5, rue du 24 mars, à Nice, sur la colline de Cimiez, Casa Doc’ proposera régulièrement des événements cinématographiques auxquels les adhérents (pour la modique somme de 2 euros d’adhésion annuelle), pourront participer. L’ambiance fraternelle et la douceur des nuits d’été niçoises alliés à la qualité de la programmation valant mille fois le détour.

Après avoir dégusté les merveilles proposées avec la collaboration du Café Brasília, parti prenante de l’association, certains installés sur des chaises, d’autres confortablement affalés dans des canapés, ou bien allongés dans l’herbe, nous avons pu profiter de l’intervention de Gustavo Amora. Le jeune producteur brésilien, plusieurs fois récompensé dans son pays, a partagé sa vision du travail documentaire et du Brésil, faisant part de l’éthique de son organisation, la Comova, et de son militantisme exigeant. Pour Amora, le documentaire est une arme éminemment politique. Il assume pleinement de le pousser dans le sens propagandiste, non pas en travestissant la réalité, mais en acceptant d’y inclure des éléments fictionnels dans la trame narrative, à la manière d’un Michael Moore. En d’autre terme, il ne prétend pas à un froid travail journalistique mais, bien au contraire, à éveiller les consciences en les projetant dans les événements, en les rendant plus proches, en les personnifiant. C’est dans la narration que tout se joue. Il s’agit de rendre le spectateur empathique, d’arriver à parler à l’universalité des sentiments. Ainsi, avec Ninguém nasce no paraiso (Personne ne naît au paradis) d’Alan Schvarsberg, entend-t-il dénoncer la situation paradoxale des femmes de l’île Fernando de Noronha, livrées à elle-même pour leurs accouchements, à moins qu’elles n’acceptent, à leurs termes, d’immigrer sur le continent pour être prise en charge. Cette île fabuleuse, seule île brésilienne habitée de la façade atlantique, est classée au patrimoine mondial par l’UNESCO. La faune, notamment des tortues, et la flore y sont rigoureusement protégés. Même la pêche traditionnelle et raisonnée des autochtones y ait prohibé. Pourtant l’engouement mis dans la défense des tortues qui, depuis des siècles, viennent pondre sur le lieu de leur naissance, est inexistant lorsqu’il s’agit de s’occuper des êtres humains. Ainsi, peu à peu, il n’y a plus de natif de Fernando de Noronha. Les femmes de l’île vivent un véritable calvaire les éloignant pendant des mois de leur famille et des lieux où elles ont grandis, transformant un bel instant de l’existence, la naissance de leurs enfants, en moment traumatique. C’est que malgré la protection de l’Unesco, l’île est peu à peu rachetée par de riches étrangers souhaitant investir dans le tourisme sans que cela n’entraîne la moindre amélioration pour les habitants naturels auxquels le gouvernement refuse toujours une maternité digne de ce nom.

Une situation qui d’après Gustavo Amora ne risque pas de s’arranger après le coup d’État envers Dilma Rousseff, ayant installé à la tête du pays une junte de grands propriétaires terriens ne laissant sa place ni aux indigènes, ni aux femmes, ni aux travailleurs pauvres du Brésil. C’est d’ailleurs vers la protection des terres indigènes que Comova oriente sa prochaine campagne, le nouveau gouvernement souhaitant résilier les accords passés avec Rousseff pour la restitution des terres ancestrales volées aux indiens d’Amazonie. Il s’agit là d’un enjeu local éthique, humain, social et politique, affirmant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais également d’enjeux mondiaux, car priver les indigènes de leurs terres, c’est aussi accélérer une déforestation catastrophique pour le réchauffement climatique dont l’irresponsabilité capitaliste est un facteur puissant. Mulheres de papel (Femmes de papier) de Tiago Andrade et Virginie Fonseca fait directement écho à ce combat écologique. On y suit, quelques minutes seulement, mais avec la fraîcheur pleine de gaieté d’Odile, 69 ans, qui récupère, contre une maigre rémunération lui permettant de boucler les difficiles fin du mois, et pour le compte d’une association, les papiers et les plastiques en vue de les recycler. Les moyens ridicules dont elle dispose, tirant d’énormes sacs de détritus à bout de bras, contraste avec sa bonne humeur et la conviction profonde du bien-fondée de son action. Une vraie leçon de vie.

Na baixa dos sapateiros (Cordonniers du centre-ville) de Rafael Bacelar et Rodolfo Gomes fait le lien pour approfondir le rapport des classes laborieuses au travail. Ce documentaire émouvant laissant la parole à des vieillards qui ont passés leurs vies entières à faire vivre l’artisanat de la cordonnerie, créant des paires de chaussures durables sur mesure, montre à quel point les métiers ont pu être remplacés par des emplois, les termes eux-mêmes décrivant un monde où les savoirs-faire disparaissent au profit de compétences interchangeables. D’un monde pré-industriel où l’artisanat était un art, où l’artisan était un artiste, nous sommes passés, par le filtre de la gouvernance, au règne du médiocre, de la piètre qualité et de la déshumanisation grandissante du travail. Car il est vrai que ces trois vieils hommes que l’on suit ont l’air usé par un travail harassant qui les a occupé toutes leurs vies mais, dans leurs yeux, ont lit également la fierté de perpétuer un art de vivre et de faire dont on a privé la plupart des travailleurs de nos jours. Dans l’intimité des ateliers, ils se confient, racontant avec émotion leur arrivée dans la grande ville et leur rencontre avec la cordonnerie, les anciens qui leur ont appris et le désir vibrant qu’ils ont de transmettre leur savoir-faire. Un savoir-faire qui, indescriptiblement, de manière fort émouvante, finit par se confondre avec un certain savoir-être.

De l’artisanat à l’art, il n’y a qu’un pas que l’on franchira avec O vermelho de Selaron (Selaron le rouge) de Rafael Bacelar et Rodolfo Gomes, court interview de l’artiste chilien Jorge Selaron, peintre et céramiste, assassiné en 2013. C’est en 1990, dans une favela de Rio de Janeiro que le peintre commença à décorer un escalier avec des morceaux de carrelages glanés ici et là. Amenant un peu de poésie et d’onirisme dans un quartier délabré, en proie à la violence et à la misère, son œuvre en perpétuelle évolution le suivit tout au long de sa vie jusqu’à son dénouement malheureusement tragique. De cet interview effleure une autre tragédie, intime et méconnue, livrée par l’artiste, qui confie que si l’escalier Selaron est l’œuvre de sa vie, elle a aussi, pour lui, confisquée une par de celle-ci. Se considérant surtout peintre, il se désole de n’être connu que comme sculpteur. En son sens, une œuvre qu’il considérait comme mineur à l’origine, à éclipser le reste de son travail par sa popularité. A l’image de nos cordonniers, le travail de Jorge Selaron, dans une dichotomie émouvante, l’a donc usé autant qu’il la forgé. Une problématique que l’on retrouve dans le dernier documentaire projeté à Mostra no jardim.

Crônicas de uma cidade inventada (Chronique d’un ville inventée) de Luisa Caetano nous emmènent dans un voyage onirique au cœur d’une ville factice où se débattent des existences aux airs éthérées, irréelles, et pourtant bien concrètes. Ville nouvelle née de la volonté de Juscelino Kubitschek de déconcentrer l’économie du pays, Brasilia, inaugurée comme capitale du pays, le 21 avril 1960, a été construite de toutes pièces au milieu de nulle part. Attirant les populations pauvres comme un nouvel eldorado, c’est un semi-échec dont l’ambition architecturale n’a pas suffit à la peupler convenablement. Le centre historique reste sous-peuplé tandis qu’une ville plus pauvre s’est développé en périphérie sans que les plans d’urbanismes initiaux ne soit respectés. Au milieu de cette ville artificielle, pensait comme un seul corps, se débattent des individualités marquées que l’on suit dans leur quotidien. Émouvants, les voilà qui nous livrent leur ressentis, leur espoirs et leurs déceptions, leurs philosophies de vies. Ces instants précieux d’humanité contrastant avec la froideur de Brasilia prennent place dans un scénario fictionnel, les auteurs du documentaire organisant un casting de cinéma dans l’optique de demander aux protagonistes du documentaire dans quelles vies rêvées, ils aimeraient se projeter. Trois d’entre eux, particulièrement touchant, conscient de la dramaturgie de leur propre vie, se prennent à imaginer que l’on raconte leur propre histoire. Il y a ce jeune homme qui se prostitue, affirmant être déjà acteur lorsqu’il vend son corps, cette femme de ménage qui est venue s’installer ici en quête de travail et qui vivote avec un petit salaire et cet homme de la rue, sans-abris et jardinier, qui émaillent la ville de ses créations florales. Autant de morceaux d’humanités à la fois poignants et encourageants.

Avec une telle programmation, force est de constater, que Casa Doc’ a su saisir le Brésil dans sa complexité, s’emparant aussi bien de son quotidien que de son imaginaire. Ce pays lointain nous apparaît riche de son métissage culturel, peuplé de pionniers. Reste qu’en transparence apparaît une réalité difficile. Parti intégrante d’une mondialisation débridée, le Brésil, pays émergent en pleine révolution industrielle est aussi très proches de nous dans les bouleversements qui l’agite. Les documentaires choisis (et l’intervention d’Amora) nous alerte sur une modernité fantasmée (à l’image de Brasilia) qui pourrait bien laisser les plus vulnérables sur le bas-côté. Nous espérons, presque avec une ferveur fébrile, que l’association continuera son travail dans la même veine.

Boeringer Rémy

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