One More Time With Feeling, du drame intime à la beauté universelle


One more time with feeling, voilà un beau programme pour présenter une oeuvre accouchée dans la détresse. Ce documentaire d’Andrew Dominik, diffusé un seul soir au cinéma, ce jeudi 8 septembre 2016, nous plonge au coeur de l’enregistrement studio de Skeleton Tree, le dernier album de Nick Cave and The Bad Seeds, qui sortira le lendemain. Le crooner australien y couche sa voix suave pour rendre hommage à son fils Arthur, disparu tragiquement l’année dernière.

Avant ce projet, le réalisateur et le chanteur avaient déjà collaboré pour la bande original de L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford. Ce dernier, passionné de cinéma, a par ailleurs déjà collaboré à plusieurs documentaires dont 20000 jours sur Terre de Iain Forsyth et Jane Pollard. Originellement, One more time with feeling devait être une performance live puis, après le drame familial qu’a connu Nick Cave, il s’est peu à peu métamorphosé en documentaire introspectif mélangeant interview et présentation du nouvel album dans l’intimité feutré du studio d’enregistrement.

Alternant prise de vue en couleur et en noir et blanc, One more time feeling s’articule autour de l’écriture de Skeleton Tree et des doutes qui ont assaillis l’auteur durant sa création. Sa femme Susie et son fils Earl apparaissent tardivement dans une trame narrative qui révèle avec délicatesse, lentement, la meurtrissure du poète. Par instant s’instaure une gène voyeuriste que l’on avait déjà ressenti avec Amy ou Cobain : Montage of Heck, d’autant plus que les événements relatés ici sont plus récents. Cave se confie avoir ressenti le besoin d’écrire, d’extérioriser, autant qu’il ressentait ce besoin inutile. Le traumatisme de la perte d’un enfant ne semble connaître aucun palliatif. Très émouvant, le père évoque ses sentiments contradictoires et sa quête vaine de mettre en mot sa douleur. Poète, Cave sait la force des mots et du langage, sait mieux que quiconque comment leur donner sens, et pourtant se retrouve démuni. Chaque fois qu’il parle de son fils, il a l’impression de le trahir, de lui voler sa propre mort pour en faire un drame propre alors même que, souligne-t-il, c’est celui-ci la première victime. Très sévère avec les paroles de Skeleton Tree, notamment avec celles de I need you, qu’il juge trop niaises :

« I needyou

In my heart, I need you
Cause nothing really matters »

En cause le sens multiple des mots, qui peut parler à tous, tout en vidant de sa substance intime l’idée première de l’auteur. Sur ces paroles, Nick Cave dira ainsi que si la licence poétique est belle, elle est surtout belle comme un mensonge car s’il a son fils en son cœur, il n’y vit pas.

Par bribes, avec beaucoup de pudeur, malgré le caractère évidemment public de One more time with feeling, le chanteur visiblement mal à l’aise à l’idée d’en parler, évoque la nécessité de continuer à vivre et à faire vivre son art autant que du sentiment d’absurdité que délivre ce besoin. L’élasticité du temps nous fait toujours revenir à ses instants traumatiques de nos vies. S’éloignant de ses débuts, en terme d’écriture, Nick Cave abandonne sa narration très personnelle et intimiste pour, paradoxalement, parler de l’expérience qui lui est peut-être la plus intime de manière plus universelle, développant une écriture davantage métaphorique que par le passé. Ces différents interviews, auxquels se joint parfois Susie, sont filmés en noir et blanc pour évoquer un passé, pas si lointain, mélancolique et encore prégnant. Le choix d’une telle photographie permet d’accentuer les traits d’un couple vieillissant et meurtris par la vie, faisant naître la beauté du drame. Avec la complicité de Warren Ellis et du reste du groupe, exorcisant sa tristesse et son spleen, Cave retrouve son âme d’artiste torturé, blasphémant à la face de Dieu, dénonçant tous ses mensonges. Emporté par le violon et les cœurs, il retrouve alors, en même temps que la couleur revient, un souffle de vie baigné dans l’anxiété et le doute. De Skeleton Tree émane une sombre amertume teintée d’espoir que la chanson Distant Sky évoque le mieux, interprété en duo avec Else Torp, soprano danoise :

« Let us go now, my one true love
Call the gasman, cut the power out
We can set out, we can set out for the distant skies
Watch the sun, watch it rising in your eyes
Let us go now, my darling companion
Set out for the distant skies
See the sun, see it rising
See it rising, rising in your eyes

They told us our gods would outlive us
They told us our dreams would outlive us
They told us our gods would outlive us
But they lied

Let us go now, my only companion
Set out for the distant skies
Soon the children will be rising, will be rising
This is not for our eyes ».

Nul ne sait avec certitude si Arthur Cave, à qui le film et l’album sont dédiés, peut l’entendre, ni si cela a réellement un sens, mais c’est sans hésitation que l’on peut affirmer avoir chaviré sous les émotions que One more time with feeling, témoignage d’amour inconditionnel d’un père à son fils a su faire naître en nous. Une graine dans un pot qui, ont l’espère, continuera à faire germer des mauvaises graines.

Boeringer Rémy

Retrouvez ici la bande-annonce :

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